Asghar Farhadi – "Les Enfants de Belle Ville"

Depuis qu’Une séparation a remporté tous les prix, de l’Ours d’or de Berlin à l’Oscar 2012 du meilleur film en langue étrangère en passant les Golden Globes et même les César, la plus grande partie du public découvre la filmographie de l’Iranien Asghar Farhadi à rebours, avec délice (en attendant le film qu’il tournera en France à partir du mois d’octobre avec dans les rôles principaux Marion Cotillard et Tahar Rahim). Ceux qui avaient manqué À propos d’Elly après l’Ours d’argent de la meilleure mise en scène remporté en 2009 à Berlin ont pu y retrouver après coup la complexité et la subtilité parfaitement maîtrisées, la puissance émotionnelle pleine de retenue, et la capacité saisissante de concentrer en une seule image apparemment anodine l’impact de tous les enjeux du récit qu’ils avaient admirées dans l’histoire de Nader et Simin. À présent, Memento Films lance sur les écrans français le deuxième long métrage de Farhadi, un film réalisé en 2004 qui s’intitule Les Enfants de Belle Ville, et de nouveau la perfection du cinéma de Farhadi laisse pantois.

 

Si À propos d’Elly et Une séparation partent de contextes domestiques ordinaires pour s’enfoncer subrepticement au fil de menus mensonges et malentendus (compliqués par la multiplicité des points de vue et donc des vérités) dans des situations inextricables posant de graves dilemmes moraux, dans Les Enfants de Belle Ville, il n’y a pas de place pour le dilemme, et le noeud insurmontable de l’intrigue nous est exposé dès le début, c’est même sa prémisse. Le prologue est d’ailleurs à couper le souffle : on y voit une célébration d’anniversaire étourdissante tant elle est dissonante, une fête endiablée parfaitement insupportable. C’est qu’ayant désormais dix-huit ans, Akbar, pensionnaire d’une centre de détention juvénile, est immédiatement transféré dans une véritable prison, où en tant que majeur il encourt la peine de mort, à condition bien sûr que le plaignant paie "le prix du sang" comme l’impose la loi. Ici, il n’y a pas de vérité à dégager, les faits sont déjà établis et c’est contre ce qui est déjà décidé, immuable, qu’il s’agit de plaider.

 

On ne reverra pas Akbar. Le reste du film suit les tentatives répétées de son ami Ala et de sa soeur Firoozeh pour obtenir du plaignant qu’il renonce à la loi du Talion, c’est-à-dire que ce soit lui qui accepte d’eux le prix du sang censé compenser le meurtre de sa fille et ainsi épargne le garçon de la peine de mort. Non content de présenter ici une fable morale, Farhadi s’engage ici nettement sur le terrain du conte, par la manière dont il donne un caractère rituel de parcours ou d’épreuve aux visites successives que font ensemble Ala et Firoozeh au plaignant (dont l’inflexibilité et l’insensibilité aux situations humaines font le "méchant" à assiéger et vaincre, celui qui frappe les femmes), par la poésie qu’il insuffle aux éléments de ce rituel (la porte ouverte ou fermée, le signe par la fenêtre, les rendez-vous près de la voie verrée…) et à chacune des images de manière générale, enfin, par l’obstination désespérée, absolue, de ces deux orphelins – Ala que personne n’accueille à sa sortie du centre de détention juvénile, Firoozeh avec son visage d’enfant et son bébé sous le bras.

La forme que prend le conflit dans Les Enfants de Belle Ville elle aussi est différente de celle, cacophonique, que lui donnera Farhadi dans ses films suivants. Ici, ce sont deux résolutions contraires, toutes deux aussi tenaces, qui se heurtent – car pas plus que les gentils orphelins le sévère plaignant n’est-il prêt à fléchir, bien que se présentent une à une des raisons de ne pas demander la mort d’Akbar qui sont toutes aussi légitimes, toutes aussi impérieuses que la vengeance déguisée en équité qu’il désire : le respect de la vie et le pardon que la religion préconise, l’argent dont manque le plaignant pour s’occuper de la famille qu’il a encore, envers laquelle il a des devoirs, l’interprétation de l’acte meurtrier d’Akbar comme un acte d’amour (lui et la fille du plaignant étaient amoureux et voulaient se suicider ensemble, mais au dernier moment Akbar a flanché)… La situation n’est ici entravée que par la volonté d’un homme et ce n’est que par sa clémence qu’elle peut être dénouée. Alors, on se met à attendre que se fasse cette lumière, patiemment, presque sans hâte, comme si l’espoir renouvelé de réveiller la compassion du plaignant et rendre la vie à Akbar était à lui seul suffisamment absolu pour qu’on soit apaisé – c’est aussi que le contraire est inimaginable. Quoi qu’il en soit, la résolution du conflit semble ici dépendre d’une intervention magique dont on devient intimement certain qu’elle ne peut qu’arriver, ce qui accentue les allures de contes du film et le nimbe d’une atmosphère de gentillesse qui va bien avec ses bleus vifs légèrement fanés par le soleil et ses délicates compositions, ses cadrages où les personnages dont disposés avec soin pour suggérer avec le plus de finesse possible leurs rapports entre eux.

 

Cette atmosphère de bienveillance s’accentue à mesure que Farhadi construit, en guise de contrepoint lumineux à la noirceur de l’intrigue principale, l’histoire d’un amour naissant, respectueux, probablement impossible. Tandis que l’ami et la soeur attendent que le plaignant change d’avis, une complicité naît entre eux avec un joli naturel qui superpose à cette attente douloureuse une autre attente plus douce, celle d’Ala l’autre côté de la voie ferrée, celle de Firoozeh qui scrute par la fenêtre. Cette esquisse de bonheur qui naît dans les pires conditions est l’expression d’une foi touchante dans les rapports humains. Ce sont eux qui font les malentendus et désaccords, mais c’est par eux qu’on les dénoue… pour mieux tout enchevêtrer de nouveau.

Car il serait trop simple que tout aille bien qui finisse bien comme dans un véritable conte, l’univers de Farhadi est bien plus nuancé et complexe – bien plus humain. Le revers final, aussi magistral que l’incipit, est l’introduction tout à fait inattendue d’une nouvelle situation impossible, cette fois articulée comme un choix cornélien, un vrai dilemme qui force l’intrigue sur le point de se résoudre à une situation de compromis et laisse, comme Une séparation, comme À propos d’Elly, le spectateur sortir de la salle serein en apparence, mais un peu bousculé, dans un état de discrète stupeur. Asghar Farhadi a assurément un talent tout particulier pour, l’air de rien, remuer au fond des choses. Ses thèmes centraux sont essentiels, poignants, mais c’est cette grâce avec laquelle il évolue autour d’eux qui est stupéfiante, et Les Enfants de Belle Ville en est une autre impeccable expression.

 

A propos de Bénédicte Prot

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