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Arthur Penn – « Georgia »

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Arthur Penn fait partie de cette génération de cinéastes hollywoodiens qui firent la transition entre l’époque classique des studios et la modernité du « Nouvel Hollywood ». Dès son premier film, Le Gaucher, il s’inscrit dans un genre typiquement américain (le western) mais le pervertit en appliquant au cinéma les méthodes qu’il a expérimentées à la télévision : le jeu moderne des comédiens (« l’Actors studio »), de nouvelles têtes et de nouveaux corps (Paul Newman), le noir et blanc, un budget relativement bas…

Si au cours des années 60, le cinéaste va se rapprocher d’une certaine sensibilité européenne et réaliser un film très influencé par la Nouvelle Vague (Mickey one), il va ensuite se diriger vers des films plus « spectaculaires » mais en cherchant à démystifier une certaine image de l’Ouest américain : La Poursuite impitoyable, Bonnie and Clyde ou le très ironique Little Big Man.

On retrouve dans Georgia, peut-être le dernier grand film du cinéaste, ce goût pour la fresque et pour le tableau d’une nation esquissé à travers la destinée de personnages pittoresques et « marginaux ». Si le titre original (Four Friends) laisse imaginer un récit d’amitié construit autour de quatre personnages, il se concentre assez rapidement sur la trajectoire de Danilo (Craig Wasson), un jeune homme d’origine Yougoslave dont les parents ont immigré aux Etats-Unis.

Les premiers plans du film montrent son arrivée avec sa mère et sa rencontre avec son père qui travaille désormais en Amérique. Dans la voiture qui l’emmène chez lui, le jeune garçon aperçoit un drapeau américain, symbole d’une vie nouvelle et de tous les espoirs. Cette image du drapeau, elle rythmera de manière ambivalente tout son parcours, entre une forme de respect pour tout ce qu’il lui a apporté : une certaine ascension sociale, une « liberté » qu’il n’aurait jamais connue en Yougoslavie…Le temps d’une scène, le cinéaste montre Danilo se rendant au stade uniquement pour avoir le plaisir de chanter avec la foule l’hymne national. Mais comme Penn est aussi un cinéaste démystificateur, il montre l’envers de ce « rêve américain » et un certain rejet de ce modèle imposé à cette jeunesse des années 60 : on brûle le drapeau d’un pays qui envoie ses forces vives se faire massacrer dans le bourbier du Vietnam, on conteste une nation où les tensions raciales sont encore vives, où le président de la République se fait assassiner…

Danilo fait donc partie d’une joyeuse bande et joue de la musique avec ses deux amis. Tous les trois sont amoureux de la belle et excentrique Georgia (Jodi Thelen) qui rêve de devenir une grande danseuse comme Isadora Duncan. Un soir, elle s’offre à Danilo qui laisse passer sa chance. C’est donc dans les bras de Tom qu’elle se consolera et qu’elle aura un enfant. Mais Tom refuse de se marier et est appelé au Vietnam. Georgia épousera donc le troisième larron de l’équipe : David.

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En suivant le destin mouvementé de Danilo, Arthur Penn nous livre d’abord une histoire d’amitié sur une dizaine d’années. Régulièrement, au gré des aléas de l’existence (mariages, naissances…), la bande se retrouve. Les années qui passent lestent ces retrouvailles d’une certaine mélancolie et remettent un peu de sel sur les plaies (l’amour impossible que Danilo porte à Georgia).

En filigrane, le cinéaste peint le tableau pointilliste d’une société américaine en pleine mutation. La force de Georgia, outre une mise en scène énergique et une partition jouée à merveille par un quatuor de comédiens très inspiré, tient à la façon dont Penn navigue constamment entre les destinées individuelles et l’histoire d’un pays. Les repères chronologiques ne sont pas précis mais le cinéaste nous donne sans arrêt quelques indices : une minute de silence pour Kennedy, les premiers pas de l’homme sur la lune…

Ce perpétuel va-et-vient entre le particulier et une toile de fond plus large permet d’analyser finement les contradictions de la société américaine : si Danilo est un pur produit du « rêve américain » (il étudie la philosophie et devient professeur alors que son père était un modeste ouvrier immigré), il est constamment « rattrapé » par ses origines sociales, que ce soit lors de conflits avec son père ou lorsqu’il projette d’épouser la fille d’un millionnaire. Il y a du Cimino dans la grande scène de mariage du film puisqu’on oscille entre un certain lyrisme réconciliateur (tous unis dans le creuset de la Nation) et une incroyable violence qui aboutira à un drame suffoquant.

Danilo, c’est également un pur produit de sa génération, de cette jeunesse américaine qui se rebelle au son de Hit the road, Jack lorsqu’on vient l’enrôler dans les universités. Le souffle de la contestation traverse ces destinées : l’impasse de la guerre du Vietnam, une volonté de vivre autrement, entre utopie et un certain désenchantement (la marginalisation de Georgia).

Georgia est un film qui séduit à la fois par son énergie roborative et qui émeut par sa dimension nostalgique évidente. Tout se passe comme si, en 1981, Arthur Penn avait désormais conscience qu’il avait vécu une sorte de parenthèse enchantée et qu’il faudra désormais faire une croix sur les rêves les plus fous et les idéaux d’une jeunesse fougueuse.

On pourra d’ailleurs lui reprocher, mais ça sera mon seul tout petit bémol, de vouloir à tout prix « boucler » son récit et sceller (au mieux) les destins de ses personnages.

Mais auparavant, il sera parvenu à tracer les portraits de beaux personnages ballottés au gré des flots tumultueux de l’Histoire avec un souffle romanesque remarquable.

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Georgia (Four Friends)

(Etats-Unis, 1981, 110 minutes)

Réalisation : Arthur Penn

Scénario : Steve Tesich

Photographie : Ghislain Cloquet

Interprétation : Craig Wasson, Jodi Thelen, Jim Metzler, Reed Birney

Edition : Rimini éditions

Sortie en DVD le 28 mars 2017

A propos de Vincent ROUSSEL

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