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And so we are back to town : Arras, cuvée 2015. Soit quatre jours inside the north à regarder, les yeux exorbités, ce que l’Est (principalement) a de bien beau/triste/désespéré/désespérant à nous offrir. Une vraie rose des vents sentimentale et cinématographique, dont nous vous proposons de suivre en presque direct live les pérégrinations (puisqu’il semble que ce terme devienne la signature culturo, et que nous touchons une somme rondelette en l’utilisant).

  • L’Ultime Razzia (The Killing), de Stanley Kubrick

1956, THE KILLING

Avouons-le : le ventre bien rempli, nous n’avions pas trop le courage pour la traversée de l’anorexie de My Skinny Sister, que nous essayerons de rattraper d’ici quelques jours ou à sa sortie.

Faute avouée à moitié digérée, nous voici dont par les jolis chemins de traverse que propose le festival, et que la compétition officielle pourrait masquer dans nos reports. Soit ici une thématique « Braquages en tous genres », à travers une multitude films de casse que nous aurons l’occasion de ponctionner tout au long de ces jours.

L’Ultime Razzia, donc, proposée, ne boudons pas le plaisir, en copie 35 mm, est le troisième film du encore tout jeune Kubrick, 26 années au compteur. Film de casse ni brillant, ni raté, il suit l’histoire de Johnny Clay, ex-taulard échafaudant avec ses complices un plan parfait pour rafler la mise de l’hippodrome. Enfin, parfait, si ce n’est la femme castratrice, le complice alcoolique, l’amant et le destin, soit autant de variables minimes dont Kubrick prend plaisir à montrer à quel point elles entraineront inexorablement la chute, préférant sacrifier une longue dizaine de minutes à une discussion maritale plutôt qu’aux bas fonds de margoulins qui permettent l’avancée du récit.

Classique et balisé esthétiquement parlant, le film vaut surtout pour l’efficacité impressionnante de sa narration, éclatant les points de vue et qui, au montage parallèle du casse, préfère un retour en arrière systématique au début de la journée de chacun des personnages (« à 14h10, Johnny était à … »), frustrant le désir du spectateur et excitant son plaisir.

Et si le crime ne paye pas et que les méchants se retrouvent chatiés (le titre anglais l’annonce) sous le sourire malicieux de Stanley, sa conclusion délivre une morale implacable : sauvez le monde, tuez ces putain de caniches.

 

  • Home Care, de Slavek Horak

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On rentre dans le dur de la compétition avec Home Care, et son pitch dépressif : Vlasta, infirmière à domicile tchèque, a cinquante ans. Ereintée par une vie au service des autres, elle s’oublie un peu (mentalement, pas physiquement, hein). Un soir, prise en stop par un motard du village, c’est l’accident et tout dérape, physiquement et mentalement cette fois : cancer et remise en cause, à coup de naturopathie, sens perdu de sa vie, boire son pipi.

Courage, fuyons ? Pas si vite. Parce que le film, qui a tout pour rejoindre la cohorte de Xanax qui avaient environné le festival cuvée 2014, The Lesson en tête, a l’intelligence de sauver la donne par une capacité à ne pas se prendre au sérieux. Non pas dans son sujet, grave et respectueux, mais dans son mode d’énonciation, désamorçant systématiquement le drame par un contrepoint d’humour slave, proche du rire jaune, noir, désespéré. Des escarres aux malades imaginaires, d’un portable tombant dans le caveau un jour d’enterrement aux rituels urinaires d’une gourou herboriste, sourire de tout, puisque de toute façon on va tous y passer. Ne jamais appuyer, et redresser la barre dès que brûle le pathos.

Porté par le duo superbe Alena Mihulova et Boleslav Polivka en vieux du Muppets dont le temps a usé l’amour mais pas la tendresse, cet équilibre précaire, équilibriste même, parvient à créer une proximité naturelle avec les personnages, une empathie par le sourire qui n’empêche nullement la force, jusqu’à l’ultime séquence, tout sauf rédemptrice mais purement slave : un mariage fait d’euphorie, d’alcool et de tendresse, étiré jusqu’à l’ivresse mais qui n’empêche pas l’explosion soudaine de la conscience du deuil. Les noces tendres du futur et de l’absence.

 

  • Le cercle rouge, de Jean-Pierre Melville

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Il est des conditions déplorables qui révèlent un film : une climatisation bruyante et récalcitrante, malgré les essais infructueux de l’équipe, et qui aurait pu démolir la projection du Cercle Rouge, toujours dans la série « Braquages ».

Dans telles conditions, on attend habituellement une séquence un peu molle, une discussion un peu balisée, pour s’éclipser et signaler le dérangement. 2h25 plus tard, sans être parvenu à en trouver, on comprend : si le gras, c’est la vie, son absence aussi.

Banale histoire d’un casse place Vendôme et de sa préparation, réunissant en vrac Delon, Montand, Bourvil, etc, le film, qui mérite mieux que ces quelques lignes, est la synthétisation de la méthode Melville : personnages taiseux, pris dans le présent et dont on rechigne à expliciter le passé, maillage à la fois fluide et complexe des trajectoires et enjeux, tentation américaine et archétypes visuels injectés dans la fiction française avec une fluidité de caméra et une maitrise narrative soufflant le chaud (le hachage des scènes) et le froid (la dilatation systématique de chaque plan).

Orfèvrerie visuelle et narrative, pur objet de mise en scène, le film éblouit par son refus du coup d’éclat, bizarrement en sourdine tendue, et son utilisation éblouissante du silence, avec au sommet du panthéon la séquence du casse en lui-même, d’une bonne vingtaine de minutes entièrement muettes, brisées par un Bourvil en mode méta-discours : « pas très bavards, les types ».

Plus de quarante-cinq ans plus tard, vu dans une version restaurée rendant hommage aux gris et noirs d’Henri Decae, étrangement décolorés à la manière d’Eggleston, le film garde toute sa puissance de messe funèbre. Celui de truands déjà à moitié morts, dans un monde qui doucement s’effondre.

  • What’s between us, de Claudia Lorenz.

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Ca valait le coup d’attendre : car voici Alice et Frankie, 18 ans de mariage au compteur, qui s’installent dans une paisible maison moderne et bucolique avec leurs trois enfants. Frankie est taiseux, mais c’est sans doute le quotidien qui doucement l’use. Sauf que, alors qu’elle remplit paisiblement son planning en bonne mère de famille, qu’apparait donc sur l’écran familial ? Ganz tchat für die Geile gay. Aie, aie aie : soupçonnant d’abord son fils, Alice doit se rendre à l’évidence, impossible à nier et confirmée par une video de danse collé-serré dans un magasin bio oubliée par Frankie et découverte, ô infamie, juste après les photos de ski en famille. Car Frankie-boy, à l’évidence, en plus d’un problème sexuel, souffre d’un grave problème informatique.

Du coup, Frankie s’en va avec un beau Butch aux yeux doux et du nom de Pablo, non s’en prendre plein la figure par la bonne mère de famille tradi qu’est Alice. Bon, ben, du coup, notre Alice déprime, incapable de comprendre. Elle picole doucement et ne range plus son appartement (so hardcore). La morale Ikea de cette histoire ? Un coup de peinture sur les murs et il n’y paraitra plus.

Il faut dire que What’s between Us est le genre de film où, pour montrer son désaccord ou révéler un secret, on tourne le dos à la caméra ou on se lève brutalement. Et où, pour montrer un amour qui dérape, on s’arrange pour que le magnétophone bouffe la cassette du mariage. Voila voila.

Cela serait déjà confondant d’inutilité et d’absence d’enjeu narratif (une fois révélée l’homosexualité, tout roule dans le parcours assez classique et jamais hésitant de rédemption, et on peine à voir comment on peut faire avancer une fiction avec une héroïne qui ne fait rien d’autre que subir), mais assez inoffensif, si ne se révélait pas, très vite, un biais narratif quasi homophobe et rétrograde.

Alors que le sujet initial semblait être l’acceptation et la rédemption amoureuse d’Alice face à une telle révélation, et si le film montre bien ses hésitations et incompréhensions, il ne prend jamais le parti de réfléchir un seul instant aux motivations de Frankie et à la foncière honnêteté de sa démarche, finissant même, au cœur du « drame », par l’éjecter purement et simplement de la fiction, pour s’humecter en compagnie des miasmes alcooliques d’une Alice rongeant le grand malheur qui vient de s’abattre sur leur bonheur.

Travail, famille, patrie et salauds de PD : le drame réel sur lequel se noue initialement le film, c’est l’éclatement du tissu familial, qu’il s’agira au mieux de réparer, au pire d’en documenter de manière biaisée la chute, jusqu’à la bêtise aveugle, quitte à préférer un Frankie boy menteur mais présent plutôt qu’honnête, histoire de ne pas trop souffrir et de maintenir les apparences. « Tu n’auras qu’à dire que ce n’était qu’un égarement » : morale assez douteuse et aussi obtus que son héroïne pleurnicharde, qui passe sa vie à subir, comme le spectateur.

A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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