Alex de la Iglesia – "Un Jour de chance"

Après le flamboyant Balada Triste où il déroulait une fresque baroque de l’Espagne franquiste campée dans un cirque, Alex de la Iglesia revient comme apaisé de la colère qui habitait ce dernier et livre avec Jour de chance (La chispa de la vida) un film très maîtrisé, surprenant par sa sobriété et l’émotion totalement assumée du réalisateur face à la crise économique et morale qui broie la société espagnole et nos sociétés du spectacle. Sur un tel sujet là où le film social, engagé ou didactique est presque couru d’avance et où l’ironie et le cynisme du réalisateur espagnol sont attendus au tournant, Alex de la Iglesia livre une véritable œuvre cinématographique humaniste, un mélodrame sans mélo, sur fond de « Panem et Circenses » contemporains passés au vitriol… sans excès. Juste, courageux et percutant.

Le sujet n’est pas nouveau et si d’emblée on ne peut s’empêcher de songer à des œuvres telles que Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder pour le traitement médiatique du fait divers où le plus récent Mad city de Costa Gavras, Un jour de chance (le titre original « le Peps de la vie » est bien plus éloquent) parvient à se frayer une troisième voie qui se situerait entre le tableau d’une société du spectacle et le portrait affiné de la tragédie ordinaire et individuelle. Ce qui fait la force d’Un jour de chance est le propos grave qui le sous-tend et dont Alex de la Iglesia ne se départ jamais, sans tomber dans le piège qui guettait le propos même du film : le ridicule ou le comique de situation. A l’origine de tout drame ou tragédie il y a pour celui qui le reçoit ou l’entend une dimension « comique » produite par l’enchaînement même de l’absurdité des faits.

Roberto (Jose Mota) est au chômage depuis deux ans, lorsque à l’issue d’un semblant d’entretien, il décide au volant de sa voiture de se rendre dans l’hôtel où il a passé son voyage de noces avec sa femme Lucia (Salma Hayek). En lieu de l’Hôtel Paradis c’est un théâtre antique romain restauré qu’il découvre à l’arrivée et pris dans l’inauguration de celui-ci, se hasardant à quitter les lieux dans une zone non protégée de fouilles, Roberto chute sur des pales ferrées dont l’une vient se loger dans sa tête. Là où le comique de situation était propice à dérouler une œuvre hautement cynique ou pour le moins tragi-comique, dans ce qui se transforme à grande allure en véritable « théâtre » pour ne pas dire cirque médiatique où chacun y défend ses intérêts et son « image », Un jour de chance n’arrache pas le moindre sourire.

C’est qu’Alex de la Iglesia jamais ne lâche son personnage principal dans cette "Higway to Hell", il lui tient pour ainsi dire la main dans un désespoir qui n’est ni discours sur la crise, ni diatribe aisée contre une société où la simulation et le jeu se seraient substitués à toute forme d’authenticité, de véracité. La foule qui assiste ainsi au calvaire de Roberto que les médecins tentent d’extirper de ce « grill infernal », tout comme les marches blanches identificatoires, rien de ce décorum théâtral qui n’est pas sans rappeler celui des Indignés, ne frôle le grotesque.
Chacun ici, hormis Luisa (Salma Hayek) admirable dans son rôle d’épouse et de mère au foyer, semble être acteur et spectateur malgré lui, par un monde happé et frappé par le non-sens et la vacuité, et du drolatique Alex de la Iglesia est passé au registre du fantomatique ou symptomatique, avec une tendresse assumée qui frôle chacun des personnages.

Alors que Balada Triste était un formidable coup de colère où se dissimulait une immense tristesse derrière le rire grimaçant des figures clownesques de la guerre civile espagnole, avec Jour de chance Alex de la Iglesia assume ici de manière ferme et convaincante, une inquiétude qui, très maîtrisée par une mise en scène dont la musicalité fait songer à certains films d’Almodovar et des dialogues sans effets de manche, touche sincèrement et vise juste.
Si Roberto avait dans sa jeunesse découvert le slogan "Le peps de la vie" (la chispa de la vida), Alex de la Iglesia semble avoir pour cette oeuvre à part dans sa filmographie, déposé les habits de lumière et le sens de la démesure pour traiter d’un ton plus grave ce qui figurait déjà dans ses précédents films : de la dignité que l’on finit par perdre, de la vie qui ne finit pas toujours bien et de la mort qui ne saurait être un concept.

Quand l’amour, notre vulnérabilité, notre besoin de reconnaissance et nos enfants forcément imparfaits sont devenus objets dérisoires de dérision, Alex de la Iglesia qui manie haut la main cette dernière la retourne d’un gant de maître pour couper le moteur et à l’adresse du spectateur de s’exclamer sans emphase : Arrêtez de rire, la vie n’est pas un jeu.

 

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