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Entretien avec Kôji Wakamatsu pour la sortie de "United Red Army"

Entretiens
Posté par Marion et Cyril le 2009-04-22



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Wakamatsu, le chantre du pinku politique des années 60-70, revient avec un nouveau film de 3h10 sur l’un des mouvements communistes japonais les plus auto-destructeur : l’URA (United Red Army). La vision de ce film dense nous interpella et souleva de nombreuses interrogations, auxquelles à bien voulu répondre le réalisateur avant de reprendre l’avion pour Tokyo. Un interview express dans la tête d’un monsieur pour qui l’humanité est une grosse bête noire.



Votre regard sur cette période politique (celle de la fin des années 60, début des années 70) est assez ambigu. Vous-même sembliez partisan de ces mouvements communistes révolutionnaires, mais les faits que vous relatez les font apparaître sous un angle très noir. Dans le même temps, votre film reste très proche de ses personnages … Que souhaitiez vous inspirer aux spectateurs ?

Je n’ai pas eu l’intention de critiquer ces jeunes gens, je voulais uniquement décrire la situation réelle, telle que peu la connaissent.

Il est vrai qu’en France on a peu d’informations sur la vie politique au Japon. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez attendu si longtemps avant de réaliser ce film ?

Je voulais parler de cette affaire quand elle s’est produite. Mais je me sentais tellement impliqué, je soutenais tellement ces jeunes que je n’aurais pas eu le recul suffisant. J’espérais donc que quelqu’un d’autre s’attellerait au sujet. Trois films ont été réalisés mais aucun ne m’a convaincu. Le premier, La Banquette des bêtes, montrait Nakata comme une nymphomane couchant avec tous les hommes du Parti, ce qui était complètement faux. Le second, Le Puits de la lumière, est fondé sur une troupe de théâtre mettant en scène ces événements et il ne s’attache pas vraiment aux faits. Le troisième film, Le Choix d’Hercule, avait été fait du point de vue de la police. Ce dernier m’a tellement révolté que j’ai décidé de faire moi-même un film sur le sujet pour rétablir la vérité.


Mouvements révolutionnaires - Crédits photo : Tadao Mitome



Est-ce pour cela que votre film adopte le point de vue des révolutionnaires, comme si vous aviez voulu entrer en autarcie avec eux ?

Le troisième film était uniquement de l’extérieur, j’ai donc voulu faire un contre-pied. J’ai en fait réalisé ce film du point de vue du plus jeune garçon, celui de 16 ans.

Quelles ont été vos sources pour reconstituer ces événements ?

Concernant les purges et les entraînements militaires, il existe beaucoup de documents écrits, provenant des rescapés en prison notamment, qui ont quasiment tous écrit des livres sur leur expérience. Concernant l’histoire du chalet d’Asama, par contre, il n’y avait rien, mais j’ai rencontré Kando et c’est lui qui m’a donné des explications.

Comment avez-vous préparé les acteurs avant et pendant le tournage ? Notamment les séquences d’autocritique, particulièrement éprouvantes ?

Sur mes tournages, il n’y a jamais de répétition et je ne lis jamais le script avant de commencer une scène. J’ai demandé aux acteurs de trouver leur propre voie comme ils le désiraient, ils ont beaucoup participé. Cependant l’époque a changé, le vocabulaire et les mots utilisés ne sont plus les mêmes. Je les ai initiés à cela, tout en leur répétant que ce n’est pas ce qui est physiquement beau qui compte mais la beauté intérieure.

En insistant sur ces séquences de torture, souhaitiez-vous impliquer davantage le spectateur ou provoquer un déclic ?

Si le spectateur trouve ces séquences dures, c’est qu’il a les mêmes côtés obscurs que les personnages, sinon il n’éprouverait rien. Si chacun se rend compte qu’il peut devenir comme eux, je suis très heureux. Mais en réalité les séquences étaient beaucoup plus dures, j’ai donc enlevé pas mal d’éléments car sinon les personnages seraient devenus des monstres. Si vous aviez été là-bas, peut-être auriez-vous participé au lynchage, et en voyant mon film, je veux que chaque spectateur s’interroge sur ce qu’il aurait été amené à faire dans cette situation.

Seule Toyama semble véritablement refuser cette situation. Elle tient une place à part dans le groupe mais également sous l’œil de votre caméra, pensez-vous que le fait de l’avoir connue vous ait influencé ?

Si j’ai réalisé ce film s’est sans doute parce que Toyama me le demandait. Il y a cette scène forte après son autocritique où elle se regarde dans le miroir, et elle qui était venue dans la montagne parce qu’elle croyait vraiment en la Révolution, elle se rend compte de son échec et a un tel regret qu’elle crie. Au moment des cris de mon actrice, j’étais incapable d’arrêter la caméra.

Lorsque les révolutionnaires sont presque rattrapés par les policiers dans la forêt, ils ont enfin l’occasion d’affronter leur « ennemi » mais fuient au lieu de combattre…Est ce pour vous le symbole de leur lâcheté ?

Non pas vraiment, j’ai filmé ce qui s’était passé. Mais, pour moi, c’est au contraire un signe d’intelligence, il y avait beaucoup de neige et aucun lieu de repli, il était donc plus sage de fuir à cet instant précis.


Le chef-opérateur Tomohiko Tsuji - Crédits photo : Masayuki Kakegewa



Que vouliez-vous montrer en mettant en avant ces deux événements particuliers : celui de la montagne et celui, ultra médiatisé, de l’auberge ?

J’ai vraiment voulu tout montré, en fait, avec une première partie documentaire qui retrace vraiment la naissance de l’URA. Ensuite je voulais vraiment insister sur leur entraînement et leur autocritique, faire un document d’archive pour les générations futures en insistant sur les zones les moins visibles, pour l’auberge Asama, on n’avait qu’un point de vue, je montre la face cachée de l’événement.

Le passage dans la montagne est très dur, fait avec un regard presque froid, qui se veut objectif mais dénonce du coup d’autant plus fortement les deux têtes du parti Mori et Nagata. Qu’elle est votre position personnelle sur ces deux personnages ?

Nagata, était une fille très gentille et très tendre apparemment. Au départ, elle était dans le Parti Communiste mais en a été expulsée, elle s’est alors retrouvée dans un petit groupe pro-Mao. Mori n’était pas non plus un guerrier avant de s’engager dans ce mouvement, d’ailleurs il s’était enfui quand il avait adhéré la première fois, parce qu’il refusait de participer aux luttes contre les autres factions. Quand il est revenu plus tard, les autres leaders sont partis en Corée du nord, et il s’est retrouvé propulsé chef. Ces deux personnages ont voulu créer une entité commune la plus intègre possible, mais ils ont changé à cause du pouvoir et du désir de garder ce pouvoir. Ils ont commencé à s’inquiéter de leur troupe et de leur fidélité et ont voulu les tester en permanence.

Ces jeunes révolutionnaires, utopistes, ont effectivement basculé dans une macabre folie autoritaire, pour vous cela est donc une fatalité liée au pouvoir ?

C’est le côté obscur des êtres humains, et tout le monde l’a. En Europe aussi, il existe des exemples similaires. Des gens qui changent avec le pouvoir, surtout les femmes de dirigeants qui deviennent horribles et très cruelles.

Changeons d’atmosphère et intéressons-nous à la musique. Son rôle est très important et celle-ci évolue pendant le film : très électrique en première partie, quasiment inexistante ensuite pour revenir sous une forme beaucoup plus traditionnelle dans la troisième partie. Pouvez-vous nous expliquer ce travail et votre collaboration avec Jim O’Rourke.

Au début, nous avons fait des réunions et avons beaucoup échangé nos idées. O’Rourke est quelqu’un qui n’a pas vécu les années 60 (il a aujourd’hui à peu près 40 ans), je lui ai demandé de faire pour le début du film une musique rock ressemblant à celle des années 60, je voulais que, vers la fin, ce soit plus vocal, il chante donc lui-même sur la dernière chanson. Mais c’est avant tout la musique de mon film avant d’être celle de Jim O’Rourke. Nous l’avons modifiée au moins cinq fois après la première version, jusqu’à arriver au résultat que je souhaitais.


Jim O’Rourke - Crédits photo : Asako Otomo



_Avec la réalisation de ce film, avez-vous exorcisé cet événement ?

Je me sens plutôt soulagé. En fait, je pensais que ce serait mon dernier film, mais une fois celui-ci terminé, j’ai eu envie d’en faire un autre. Je pense donc qu’il va y en avoir encore quelques-uns avant ma retraite.

Avez-vous déjà des idées précises pour ces prochains films ?

Le 27 mai prochain, j’attaque le tournage du suivant, qui se déroule juste avant la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Encore un film historique alors…

Ce n’est pas vraiment pour parler de l’histoire mais pour montrer l’atrocité de la guerre et de la mort. Aujourd’hui, ces notions sont banalisées, on parle tous les jours de la guerre en Irak, en Afghanistan ou en Palestine, mais les jeunes générations ne se sentent plus vraiment concernées. Or, on ne peut justifier aucune guerre quelle qu’elle soit, car les principales victimes sont toujours des innocents, les femmes et les enfants sont en première ligne.



Le film "United Red Army" sortira le 6 mai prochain en France.


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