63ème Festival de Berlin 2013 – Quelques pronostics au vol

Alors que le soir se met à tomber sur Potsdamer Platz, qui vibre depuis le 7 février au rythme de la Berlinale, prêtons-nous comme chaque année à ce petit jeu de divination qui réussit si bien depuis plusieurs années à Culturopoing.
Trois films de la compétition nous ont cette année fait forte impression, par leur remarquable qualité objective, naturellement, mais surtout par la retenue, et donc l’impact encore plus confondant, de leur puissance émotionnelle. Trois films chargés à bloc nous ont laissé bouche bée, sans larmes, sans mots, le coeur gros comme quand, par le miracle d’un film parfait, on a l’impression de tomber de nouveau amoureux du cinéma comme si c’était la première fois.
 
Child’s Pose du Roumain Calin Peter Netzer est le premier à avoir eu cet effet dévastateur. L’intelligence diabolique de son scénario rapide et précis et la tension indescriptible de ses dialogues, de ces dialogues dont le cinéma roumain a le secret, soutient un propos qui dépasse largement la description de l’étouffant rapport mère-fils auquel renvoie le titre, qui évoque la posture de l’enfant, en l’espèce par rapport à l’ingérence d’une mère tellement intrusive et omniprésente qu’elle fait de fils un être minable. Le prologue du film est éloquent où elle explique qu’"Il" la déçoit constamment et ne viendra même pas à sa fête d’anniversaire comme si elle parlait de son partenaire. Cependant, très vite, tandis qu’on voit la mère papillonner au sein de la haute société roumaine cultivée et possédante en citant ses "contacts" importants à tout bout de champ entre deux coups de téléphone à des personnages haut placés, le film ajoute à son sujet familial et personnel le portrait impitoyable des rouages très particuliers d’une société aussi rigidement procédurière que désespérément corrompue : Quand le téléphone de la mère sonne pour lui apporter l’affreuse nouvelle de l’accident que son fils trentenaire vient d’avoir pour excès de vitesse, tuant un enfant et réduisant son corps en charpie, elle est saisie d’horreur par le risque que cela mette en danger la future carrière de médecin de son rejeton trentenaire, et le spectateur par l’égoïsme abject de la classe sociale qu’elle représente. Résolue à préserver son malheureux garçon, que l’accident, les frictions qui se sont ensuivies avec l’indigente famille de la victime et l’impudence des policiers voulant loger son fils à la même enseigne que tout le monde ont bien fatigué, elle prend elle-même les choses en main, négocie un faux témoignage (dans une scène de marchandage qui est un autre parangon de bassesse humaine), s’arrange pour financer l’enterrement… L’indignation qui fait trembler le spectateur pendant tout le film atteint son paroxysme dans la scène où cette femme monstrueuse adresse un plaidoyer larmoyant, de mère à mère, aux parents de l’enfant déchiqueté comme un chien sur la route, car s’ils ont un autre garçon, elle-même n’en a qu’un seul. L’ours que Netzer ne manquera pas de remporter pourrait bien être d’or.
 
Harmony Lessons du Kazakh Emir Baigazin est également un film impressionnant dont on a peine à croire que c’est un premier long métrage. Il décrit à travers le visage glacé de la discipline et celui d’un enfant silencieux martyrisé par ce système un univers d’une froideur et d’une dureté terrifiantes, un monde où les seuls sourires qu’on voit aux lèvres des petits garçons sont des rictus cruels. Il allie à la perfection esthétique de ses images méticuleuses et grandioses le tableau effroyable et sans issue d’un microcosme (une école) où se retrouvent toutes les dynamiques de la société kazakh.
 
An Episode in the Life of an Iron Picker du cinéaste bosniaque oscarisé Danis Tanovic est un film ineffablement bouleversant auquel seul un ours pourrait dignement répondre. Modestement, humblement, cette reconstitution avec ses vrais protagonistes d’une histoire réellement survenue (celle d’un ferrailleur rom vivement chichement avec sa femme et ses deux fillettes qui se montre prêt à tout pour sauver la mère de ses enfants, en danger de mort faute d’une opération de curetage de l’embryon qu’elle porte, quand le système refuse de lui venir en aide) donne de l’amour familial la représentation la plus touchante et sensible qu’on puisse imaginer. La simplicité même d’un film au thème si grand et universel lui confère une humanité qui continue de hanter le spectateur longtemps après le générique de fin et dont on espère qu’elle a terrassé de la même manière le jury présidé par Wong Kar Wai.
La réponse dans trente minutes.

A propos de Bénédicte Prot

Laisser un commentaire