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Ixcanul (Le volcan). Jayro Bustamante. 2015

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Le très beau premier film de Jayro Bustamante est une saisissante plongée dans le quotidien d’ouvriers guatémaltèques dont la vocation ethnographique est reconfigurée par la peinture d’un monde aux frontières du fantastique. Deux mouvements a priori paradoxaux qu’une mise en scène brillante synthétise dans un équilibre miraculeux. Une réussite qui fait d’Ixcanul la première oeuvre très prometteuse d’un auteur à suivre de près.

En un unique plan d’introduction, Jayro Bustamante affirme avec force son projet. C’est un gros plan de visage, de face, frontal. On reconnaît immédiatement l’actrice principale qui trône sur l’affiche du film. Des mains s’affairent autour d’elle et semblent la préparer pour une cérémonie. Elle est très belle mais ne sourit pas, statufiée dans une ambiance morne qu’un silence pesant parachève. Elle nous regarde dans les yeux. Ce plan est long. Et fixe.
Dans ce plan d’une puissance rare, beaucoup de choses sont énoncées avec une simplicité désarmante qui dissimule une étonnante maîtrise. Jayro Bustamante, malgré son inexpérience, semble déjà avoir compris l’essentiel de ce qu’est le cinéma et fait des choix très personnels.

On devine un cinéma proche de l’individu mais mû par deux voies radicalement opposées : une voie sociale qui laisse deviner des destins contrits par le poids des traditions et une voie biologique, au plus proche d’une peau que le film ne cessera de décliner dans tous ses états – jeune, vieillissante, ferme, plissée, grasse… Pour Jayro Bustamante, l’individu est à la fois une idée qui nourrira un récit et une matière qu’une esthétique se plaira à sculpter et ausculter.
De même, selon le principe du champs et du hors-champs, l’individu devient un personnage identifié à l’humanité palpable – ici, un visage qui communique une émotion – ou se livre de façon parcellaire, en proie à une déshumanisation – ces mains qui s’affairent autour d’elle. Si on peut projeter une histoire individuel sur ce jeune visage, ces mains travailleuses n’ont que la précision mécanique d’un geste sans conscience qui semble régi par quelque chose au-delà de l’humain, entre présence et absence, et influence le cours des évènements.

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Ces nombreuses voies contraires ne cessent de cohabiter au sein d’images qui transcendent un sujet finalement assez conventionnel : le poids des traditions dans les civilisations. Sur les traces de Robert Flaherty mais aussi de Jacques Tourneur, Ixcanul fait œuvre de cinéma autant que de témoignage réaliste avec un sens de l’équilibre presque parfait qui doit plus à la circulation et à l’entremêlement qu’à leur stricte cohabitation. Pour pénétrer de plein pied l’imaginaire, Ixcanul se pare des oripeaux de la fable morale. A partir d’une situation connue et d’éléments habituels, la route semble toute tracée : ils sont jeunes et beaux, s’aiment et rêvent d’un ailleurs, font un enfant envers et contre toutes les lois qui régissent la communauté. On devine qu’ils s’échapperont à travers un récit forcément initiatique, un conte de la jeunesse. Mais l’amant disparaît soudainement. Et l’histoire attendue est avortée.
On imagine alors l’affrontement de l’individu contre la communauté comme un hymne à la liberté individuelle et au libre arbitre. Tout au contraire, Ixcanul déploie avec force le rapprochement entre une mère et sa fille.
On imagine le poids de la honte qui culmine lors d’un avortement que l’on devine inacceptable. Il sera l’occasion d’une plongée hallucinante dans un autre monde – la ville – que l’incommunicabilité et la malhonnêteté reconfigure en enfer urbain mais qui soude le cellule familiale.

Avec ses multiples redirections, le récit semble déjouer un à un tous les modèles de récit pour surprendre le spectateur. Bien plus que la relation à la communauté, c’est la relation intrafamiliale qui intéresse l’auteur. La famille est une cellule dont il témoigne des incompréhensions et des réconciliations avec une grande justesse, à l’image de ce père dont l’attitude se transforme progressivement face à la situation, allant du dépit – le poids de la honte – à la joie – celle de voir sa fille comme une mère.

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Confortant l’image familiale comme cellule indivisible, Ixcanul n’est pas sans confrontation ni menace. Si le programme de la fable morale est déjoué par un récit plus singulier qu’il n’y paraît, c’est le réel qui se trouve être en première ligne d’un dispositif qui le baigne dans une inquiétante étrangeté jusqu’à sa déformation. Tout a commencé avant le film, avec ce titre énigmatique. Pourquoi ce volcan ? Outre sa majestueuse présence, quel rôle a-t-il à jouer dans le film ?

Il est, justement, présence. Mais au sens de « manifestation ». Il est une frontière qui suggère un au-delà fantasmé par la communauté, le symbole d’une limite entre le visible et l’invisible. A moins qu’il n’en soit un passage, ce lieu séculaire qui libèrerait des forces, dirige des mains, contrit les destins au nom de la croyance, à la lisière de l’obscurantisme. Si quelques scènes d’Ixcanul évoquent des rites chamaniques et mystérieux, des forces invisibles semblent néanmoins s’y agiter en permanence. Par le cadre et la lumière, Jayro Bustamante excelle à distiller une ambiance étrange qui infuse dans la totalité du film. Il révèle alors son vrai projet : un processus de déréalisation. Mieux encore, il trouve dans chaque geste, dans chaque parcelle de peau subtilement éclairée un détail qui confine au bizarre et qui incarne puissamment cette lente contamination. Ixcanul, comme l’était Dersou Ouzala, s’inscrit dans une tradition chamanique du cinéma, de celle qui tente d’imprimer sur pellicule l’invisible, qui saisit, au détour d’un plan, l’expression de forces qui nous dépassent.

Des forces telluriques, venues sans doute du ciel mais qui surgissent de la terre, incarnées en serpents. Ces mêmes forces qui guidaient les mains d’une mère préparant sa fille au mariage. Celles là même qui transformeront, lors d’une séquence inoubliable, un enfant en pierre. A l’expression de ce dernier pouvoir, terrifiant, Jayro Bustamante offre un visage moderne, à l’inverse de ce volcan antédiluvien : celui de la ville, si désirée, si fantasmée. Si Ixcanul tentait la déformation du réel, c’était finalement pour mieux distiller un discours politique critique et contemporain.
Entre passé et présent et entre ciel et terre, rarement la tentation des contraires n’aura été aussi fertile pour peindre la disparition d’une société  en proie à une menace aux visages multiples.

A propos de Benjamin Cocquenet

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