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« L‘eau manque trop pour jouer avec« .
– Une petite fille palestinienne dans « The Water Seller », Mohammad Fuad

Du cinéma documentaire comme art engagé

Yaël Perlov, chef-monteuse et productrice israélienne, enseigne au département Cinéma de l’université de Tel-Aviv. Autant dire que le cinéma, c’est une histoire de famille. « Le cinéma c’est ma religion. […] J’ai commencé à monter des films à l’âge de 17 ans ». Une histoire de combat politique, de résistance. « Dans ma famille, on ne pouvait pas regarder la réalité sans réagir ». Quand vous discutez avec cette boule d’énergie, elle n‘évoque que brièvement son background. C’est l’un des ses élèves, Yona Rozenkier, auteur du court « Raz and Radja », qui éclaire nos lanternes. Elle, ne relève pas. L‘urgence, c’est de parler du projet. D’évoquer sans détour avec force détails et anecdotes le quotidien de ceux qu‘elle a rencontrés. Avec effusion. Qu’elle porte en elle malgré leur absence. Ceux qui pour des raisons obscures ont dû à un moment donné lâcher le projet. Exemple, cette palestinienne de Gaza qui rédige un script sur un hôtel de Jéricho avant de se rétracter. Le climat est tellement lourd des deux côtés du Wall of shame. Grâce à cette aventure, pourtant, de jolis liens d’amitié se sont tissés. Avec ce palestinien de Bethléem, Abu Firas, militant du Hamas dont le quotidien est évoqué par Mohammad Fuad dans The Water Seller. Abu, dont les deux fils sont en prison. Abu qui n’en finit pourtant pas de croire en la vie. Une caractéristique partagée par tous les protagonistes palestiniens. « Il vient d‘une famille de gens pugnaces […] c’est un homme qui croit, Abu », précise Yaël.

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Une amitié partagée aussi avec Kareem. Après trente ans passées à Chicago, ce paisible retraité est revenu s’installer en Palestine avec sa femme d‘origine mexicaine. Flegmatique, mais passablement interloqué par l’irrespect des colons israéliens qui viennent profiter de la piscine qu’il a lui-même fait construire pour la population palestinienne des environs. Un endroit où l’on vient se reposer, passer du bon temps avec ses amis, sa famille. Ils en paient scrupuleusement l’entrée Les colons, eux, passent direct au bassin, sans ticket. « Kareem’s Pool » et « The Water Seller » sont les courts préférés de Yaël. Crus, rudes, ils racontent les galères dans les territoires occupés et les exactions d’un peuple oppresseur.

Difficile alors d’être israélien. Car la vie, pour Yaël, c’est d’abord une approche du monde basé sur l‘échange. Optimiste, l‘approche. Un mode dans lequel tout le monde est impliqué, vous y compris, au passage, dans le peu de temps où son chemin croisera le vôtre. Car Yaël est curieuse de tout. Sinon, oui, précisons au passage qu’elle est la fille de David Perlov considéré en Israël comme le père du cinéma documentaire. Précisons aussi qu’elle est venue en présenter le travail au Jeu de Paume à l’automne dernier. Lui-aussi a enseigné le cinéma à l’université de Tel-Aviv. Admiratif de Joris Ivens, il est l’auteur de nombreux documentaires à portée politico-poétique. Parmi eux : « Diary, Souvenirs du procès Reichmann ». En dehors de ses activités d‘enseignante, Yaël travaille depuis 2005 à la conservation et valorisation des films de son père. Il lui arrive aussi de monter des longs-métrages. « Late Marriage », de Dover Kosashvili (2001), « The Settlers », de Ruth Walk (2003). Yaël est enfin l’auteur d’ »A Room of Your Own - Women Writers », une série de 5 portraits documentaires de femmes écrivains.

Sensibiliser et agir

« Water Project » a entre autres été produit par l’université de Tel-Aviv, the Rabinovich Foundation for the Arts et l’Institut français de Tel-Aviv. Il constitue le deuxième volet d’une collection thématique initiée en 2010 sur le thème du café : « Coffee between Imagination and Reality » (2010) présenté lors du 33ième festival de Clermont-Ferrand. Une présentation hors-compétition, car « le programme est arrivé tardivement » (1) nous explique Georges Bollon, membre du comité de sélection du festival du court-métrage. Il a pour thème-conducteur l’eau. Un enjeu géopolitique majeur dans cette zone de conflits. Posant une fois de plus la problématique épineuse de la politique expansionniste israélienne, de l‘équité des répartitions des ressources naturelles dans une région à fractures multiples. Une spoliation justifiée de façon systématique et viciée par les autorités israéliennes. Or « Dieu a dit : l’eau, c’est la vie », comme le souligne Abu Firas avec sagesse dans « The Water Seller ». La détourner, la voler, en interdire l’accès, mais oui c’est un crime.

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On comprend combien faire aboutir le projet a été compliqué. Pour des raisons logistiques essentiellement. Le tournage de Yoav Shavit à Refaiya par exemple. Car les israéliens n’ont pas le droit de se rendre dans les territoires occupés. Ce qui rend périlleux les passages aux check-points. Les palestiniens qui veulent se rendre en Israël doivent, quant à eux, respecter des couvre-feux d’une amplitude de douze heures. « Mes élèves israéliens étaient tout étonnés de voir partir leurs camarades palestiniens à l’heure où les soirées battaient leur plein. Ils ignoraient qu’ils avaient juste une autorisation de douze heures (…) ». C’est un fait. L’information ne circule quasiment pas. D’où une incompréhension mutuelle. Surtout du côté israélien. «Ca commence par un manque d’information. Les palestiniens pensent que les israéliens sont des soldats, et les israéliens que les palestiniens sont des terroristes » résume-t-elle. Pour des israéliens en quête de vérité, on comprend la nécessité de jongler avec la ribambelle d’interdictions des check-points. «Ca a été difficile pour les élèves (israéliens). Ils sont entrés sans permission. Moi non car j’ai une carte de journaliste». Un vrai casse-têtes pour l’organisation. « Il a fallu utiliser des voitures à plaque d’immatriculation palestinienne, (…) dissimuler l’équipement ». D’où la nécessité parfois aussi de filmer en caméra cachée. Notamment dans le documentaire palestinien d’Ahmad Bargouthi, « Kareem’s Pool ». Une pratique journalistique que déplore Yaël mais il fallait pouvoir capter cette réalité-là. C’était le seul moyen d’y parvenir. Trouver des réalisateurs palestiniens a là-aussi été une tâche ardue. « Il y a un metteur en scène palestinien qu’on a trouvé par Facebook. On a vu qu’il y avait un rendez-vous de jeunes réalisateurs palestiniens à Ramallah. On a essayé de venir. Ils ont dit oui. On est partis à Ramallah pour parler avec eux de ce projet. Un groupe de dix personnes. Il en est resté un. » Il a enfin fallu protéger le projet jusqu’au bout, de son organisation à sa réalisation « […] parce qu’il y a cette histoire de boycott ».

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Un chœur de courts pour des cœurs tout court

« Water Project » comporte neuf films. « Le documentaire a été fait par les palestiniens, et la fiction, par les israéliens ». Un choix des élèves. Ce qui explique un traitement et un ton radicalement différents. Chaque communauté expose ses réalités dans des chroniques du quotidien. « Montrer les deux points de vue, c’est important », explique Yaël. Les palestiniens ont un tel besoin de rendre compte de leurs souffrances qu‘ils se focalisent sur la transmission de l’information. Les israéliens, quant à eux, utilisent la fiction pour exprimer leur désarroi face à une situation qui les dépasse. Ils oscillent entre culpabilité et empathie. Dénoncent la haine, le mépris et l’aveuglement des préjugés ( « Now and Forever » ). Certains des courts israéliens font preuve d’une indéniable maitrise technique. Antichambre préparatoire au long-métrage, ils réservent leurs promesses futures. Maya Sarfaty pour Still Waters, Heli Hardy pour « Make Yourself at home ». Témoignent d’une aisance pour le rythme narratif. Se paient le luxe d’incruster ici et là des plans lents dédiés à la contemplation. Des respirations. Laissent le temps au spectateur de se projeter. Où l’on sent l’influence de Gitaï, Riklis, Keret, Geffen. De la nouvelle vague israélienne. Ces jeunes femmes sont dans la droite lignée d‘un cinéma israélien tant introspectif que revendicatif, tant intimiste que choral. Des études de la société, des microcosmes familiaux empreints de subtilité, de délicatesse et de finesse poétique. Un cinéma au langage photographique sensoriel extraordinaire qui n’omet en rien la puissance dénonciatrice du discours. Un cinéma porté par des paysages et des acteurs d’une photogénie incroyable. Où l’on retrouve avec plaisir les stars israéliennes, père et fils : Ziad et Mohammad Bakri. ( Eyes Drops)

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Côté tonalité, la palette est large. Certains courts sont mélancoliques : « Eye Drops », « Drops », « Still Waters ». D’autres recourent à un réalisme frontal : « Now and Forever », « Make Yourself at home ». Enfin, « Raz and Radja » se distingue dans une veine absurde. Seul temps humoristique du programme. Un zeste de Monthy Python. Rozenkier désamorce une situation plombant déjà par trop d’endroits. Le quotidien d‘un soldat israélien. Un jeune soldat dépressif qui en a par-dessus la tête de répondre à des ordres crétins. Il pète une durite et se coiffe d’une pastèque sous le regard d’un âne indifférent. « Tu peux pas faire de la comédie avec un sujet aussi grave, m’a dit Yaël, mais le sujet était déjà tellement lourd, on savait que c’était déjà un sujet politique (…) J’avais envie d’un traitement un peu décalé, distancié. Par l’absurde, je voulais montrer des choses plus humaines. Avec l’absurde, le côté plus humain ressort, et il ressort de façon plus forte», explique Yona Rozenkier.
L’habillage sonore du twist final, « Rivers of Babylon » de Boney M, par contraste avec la psychorigidité maladive de l‘armée, est jubilatoire de part la nature décapante de son message. Le psaume 137 tiré de l’Ancien Testament. « …How shall we sing the Lord’s song in a strange land (…) « . Le parti-pris d’évoquer la déprime d’un soldat israélien est aussi au cœur du quasi mutique mais non moins diaphane « Drops » de Pini Tavger. Une immersion onirique dans les états d‘âme d‘un soldat en pause dans des toilettes publiques. Pour tous ces courts, par contre, une chose est sûre. Ils sont « une combinaison d’amour et de respect vis-à-vis des sujets filmés», (2) pour reprendre une phrase de Yaël au sujet du travail de son père, David Perlov.

Une goutte d’eau peut changer les choses

Water Project rencontre un franc succès dans tous les pays où il a été présenté. « Le public est en joie ». Un certain nombre de distributeurs – dont des français – pensent le diffuser. En Israël, il n’a été projeté que deux ou trois fois. Hormis le documentaire « Kareem’s Pool », dont quelques séquences ont été diffusées à la télévision israélienne dans un journal d’actualités. Tollé général dans le camp des colons israéliens. Mails de menaces suivis d’une descente de l’armée israélienne chez Kareem. Côté palestinien, aucune diffusion n’a été enregistrée à ce jour. « C’est frustrant! », confesse Yaël. Un crève-cœur au regard des espoirs suscités chez les Palestiniens qui ont fait l’objet d’un reportage documentaire : Abu, Kareem, la famille El-Amour.
Il s’agit de souligner en conclusion à quel point les réalisateurs palestiniens peinent – le mot est faible – à trouver des producteurs. Les polémiques sont nombreuses quant au regard des possibilités de développement du cinéma palestinien. Pour rester dans l’actualité, prenez celle qui se tient côté palestinien autour des deux documentaires en lice pour les Oscars 2013 : « 5 Broken Cameras« , d’ Emad Burnat et Gui Davidi et « The Gatekeepers« , de Dror Moreh. De quoi rappeler que le chemin est encore long. Mais suivant les propos d’un Yoav Shavit très taoïste, nous conclurons sur cette note d‘espoir: « une goutte d’eau peut changer les choses ».

(1), in entretien avec Georges Bollon.
(2), in entretien pour le magazine du Jeu de Paume, 22/12/11.
Notes : Les autres extraits proviennent d’un entretien réalisé le Lundi 4 février avec Yaël Perlov et Yona Rozenkier.

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