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Hana Makhmalbaf - "Le Cahier"

Sorties salles
Posté par Nathalie Benady le 2008-02-19



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J'ai vu ce film il y a plus de deux mois, pourtant les souvenirs que j'en ai aujourd'hui sont restés intacts et intenses. Il était en compétition aux Rencontres Internationales du Cinéma à Paris, et je lui aurais sans aucun doute attribué un prix, si j'avais fait partie d'un quelconque jury. Je parle du film Le Cahier (dont le titre original est plus intéressant : Buddha collapsed out of shame) d'Hana Makhmalbaf, autre fille du grand cinéaste iranien Mohsen Makhmalbaf. Quand je repense à ce film, j'ai l'estomac qui se noue une nouvelle fois. Et j'ai envie de parler de chaque scène. Car si le film est construit sur un petit nombre de séquences, chacune pourrait faire l'objet d'une profonde analyse. Une phrase du film me revient : "Fais la morte et tu seras libre!" Cette phrase, prononcée en toute naïveté par un petit garçon, contient toute la force du propos du film... L'histoire est en apparence assez simple. Dans un village troglodyte d'Afghanistan, une fillette de cinq ans envie son voisin qui apprend à lire, et décide d'aller acheter un cahier pour pouvoir aller à l'école. Mais derrière cette simplicité se cachent des idées d'une grande richesse. Le climat de la région est très sec et sableux, le vent remue sans cesse des nuages de poussière. La lumière est puissante, au point de nous brûler les yeux. Pourtant, dans la rudesse de ce climat vivote un monde d'enfants, vif et émotif. Le Cahier est complètement filmé à hauteur d'enfant (comme celui de Victor Erice d'ailleurs), les adultes sont absents, et lorsqu'on en croise certains, on les voit mal, ou pas entiers. Nous sommes donc complètement plongés dans le monde tel qu'il est vécu par les enfants de cette région. Est-ce que Bakhtay pouvait imaginer l'aventure dans laquelle elle se lançait en voulant acheter ce cahier? Pour acheter un cahier, il faut quatre pièces, qu'elle n'a pas. Le jeune épicier lui conseille d'aller vendre les œufs de sa mère pour obtenir cet argent. La séquence où Bakhtay va en ville, et se confronte aux hommes adultes, dans la rue, pour vendre ses œufs, est très forte. Une fois revenue, Bakhay emprunte le rouge à lèvre de sa mère à défaut de pouvoir s'acheter un stylo, et, sac à l'épaule, se dirige vers l'école. Elle atterrit chez les garçons, où elle n'est pas la bienvenue. Elle trouve enfin une classe de filles, où elle doit se faire sa place, contre la résistance et/ou l'indifférence des autres petites. Cette séquence est aussi incroyable. Sans aucun artifice de mise en scène, dans une frontalité sèche, et d'un réalisme étonnant, Hana Makhmalbaf filme Bakhtay en train de découvrir un cours, les camarades, la vie en société en somme. Elle y découvre la mesquinerie, la complicité, l'agressivité... Mais elle ne tient pas longtemps en place, et se fait renvoyer de la classe. Sur le chemin du retour, elle se fait prendre en otage par un groupe de garçons qui jouent à la guerre. Ils jouent les Talibans, et elle représente un traitre rangé du côté des Américains. Ils n'acceptent pas qu'elle aille à l'école et qu'elle porte un rouge à lèvre dans son sac. Bakhtay se retrouve alors prisonnière dans une grotte où se trouvent d'autres petites filles, l'une parce qu'elle ne portait pas le voile, l'autre parce qu'elle mangeait un chewing-gum (signe de proximité avec l'ennemi américain). Ces garçons veulent les lapider, comme font les adultes, dans la vraie vie. L'agressivité qu'ils expriment est un effrayant reflet de la violence qui les entoure dans le monde adulte et qu'ils se mettent à imiter, à reproduire. Le voisin de Bakhtay, lui, n'aime pas ce jeu. Mais il n'échappera pas au piège de ces mauvais garçons, lorsqu'il voudra venir en aide à sa voisine. Humilié, il lâche : "Quand je serai grand, je vous tuerai". Certes, ils ne font que jouer. Mais la mise en scène et le jeu des enfants donnent vraiment l'impression que l'action est vécue dans un monde adulte. Comme si toute cette violence était vraie. La petite Nikbakht Noruz qui joue Bakhtay (photo) est époustouflante. Son petit visage rond, sa petite bouche et ses grands yeux noirs lui confèrent une beauté certaine. Mais une beauté particulière, enfantine, avec toute la naïveté et la fragilité que cela peut représenter. Elle a le nez qui coule, les cheveux pas très bien coupés. Ces imperfections apportent une dimension humaine attachante chez ce personnage qui, finalement, n'est pas simplement "mignon". Son attitude face à ses péripéties et rencontres me bouleverse : elle n'est pas très expressive, comme si elle contenait ses sentiments et ses émotions dans les rondeurs de son visage. Hana Makhmalbaf a dit avoir fait beaucoup de gros plans sur son visage parce que ses yeux ont le pouvoir de contenir tous les sentiments humain. Son voile ne tient pas bien, son sac est bien trop grand pour elle. Mais sa détermination est telle! Son apparente fragilité cachait en fait une force de caractère insoupçonnable. Que ce soit pour vendre ses oeufs, pour se frayer une place dans la classe ou échapper aux vilains garçons, Bakhtay n'abandonne jamais. Mais toujours avec autant de retenue dans ses mots et ses émotions. Ah! Nous avons mal pour elle, mais non, elle est bien plus forte que nous je crois. Lutter, lutter, et encore lutter. Bakhtay est dans la lutte permanente, incarnant à elle seule la lutte générale des femmes pour une certaine liberté, la lutte générale contre la dictature sociale et culturelle que les Talibans veulent imposer, en démolissant par exemple les grandes statues de Bouddha. Dénoncer les ravages de la guerre à travers une fable poétique, voilà ce que le film de la très jeune Hana Makhmalbaf (qui réalise ce film a 19 ans seulement) réussit.




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