Une douceur éloquente
Loin des Te Deum qui ont parfois marqué de leur glorieux éclat la discographie de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) , ce disque magnifique de l’Ensemble Pierre Robert choisit d’explorer le répertoire plus intimiste du compositeur, réunissant quelques motets composés pour Louis de France, unique héritier de Louis XIV, et qui disparut avant son père. Même si Charpentier n’a jamais pu devenir musicien officiel de la Cour, on sait que le Roi-Soleil goûtait particulièrement sa musique délicate, et sans doute ces motets joués pendant les messes du Dauphin. Caractérisées par la présence de deux flûtes et d’une basse de flûte, ce qui leur donne une couleur particulièrement veloutée, ces œuvres sont marquées par un climat de douceur et de recueillement, qui sied à l’atmosphère des textes. Le choix d’ajouter un basson à la basse continue accroît encore la qualité chantante de l’instrumentarium. Frédéric Désenclos a eu l’excellente idée de ponctuer les six motets de quatre pièces d’orgue de Louis Marchand, jouées sur le bel instrument de la basilique de Tongres en Belgique, évoquant tour à tour la grandeur et la méditation.
C’est d’ailleurs sur cette figure du contraste, éminemment baroque, que sont construites la plupart de ces pièces rares, au premier rang desquelles figurent les deux absolus chefs-d’œuvre que compte ce disque. La Supplicatio pro defunctis, adressée à la Vierge, fait ainsi alterner le dolorisme et l’espérance. La gravité de l’ouverture fait place, dans les parties médianes, à un discours plus animé, volontiers éloquent. Le raffinement harmonique du motet, qui conduit jusqu’à des effets de déchirement, est mis en valeur par l’expressivité des voix et des flûtes, partagées toujours selon la même structure antithétique, deux dessus et une basse. L’action de grâces pour la guérison du Dauphin, après une introduction instrumentale recueillie, est suivie par de saisissants chromatismes, lorsque les voix et les flûtes évoquent les angoisses de la maladie. La seconde section du motet célèbre quant à elle la santé retrouvée et loue la divinité, sur un mode plus enjoué marqué par la vivacité rythmique et les syncopes, tandis que les chanteurs vocalisent. De l’une à l’autre partie, on est passé du mineur au majeur, de la douleur au soulagement et à la joie.
Point de vanité vocale ici, mais une alternance de retenue et de ferveur, au gré du texte, de la contrition à la gratitude, de la lenteur à la vitalité. Aucune faiblesse ici, tant solistes et instrumentistes, parfaitement équilibrés, sont habités par une même éloquente douceur. Un disque à marquer d’une pierre blanche pour son élégance discrète et sa beauté sonore.