Voici un album pour tous les amateurs de musique aventureuse, inclassable, même si elle évolue dans la sphère jazz. Du jazz de chambre, pourrait-on dire. Avec une instrumentation inhabituelle (1 violoncelle + 2 saxophones ténor), Vincent Courtois réussit le pari de proposer une partition riche, inventive, jamais aride. On pouvait craindre que, sur la durée, la formule s’avère monotone ou limitée, il n’en est rien. Les musiciens (outre Courtois, le berlinois Daniel Erdmann et le londonien Robin Fincker) sont en osmose parfaite. Il se produit un véritable échange, sublimé par la stature des intervenants, qui s’écoutent, se répondent, sachant à la fois manier la spontanéité, la profondeur et la sobriété. Ici, on ne parle pas pour ne rien dire. Au contraire, chaque mot (lire « note ») est pesé, signifiant, ouvert sur l’inconnu tout en proposant suffisamment de points de repère pour rester accessible.
« ‘Mediums’, c’est l’histoire d’une musique que j’ai imaginée puis écrite sur la page de mes souvenirs d’enfance vécue par bonheur dans le monde fantasmagorique des forains », dit Courtois, avant d’ajouter : « En l’interprétant, les saxophonistes Daniel Erdmann et Robert Fincker ont habité cette galerie de personnages étranges tout droit sortis des caravanes et ont su par leur phénoménal talent leur donner vie ». Voici qui est ô combien vrai !
Les français aiment mêler les instruments à cordes au jazz, lui donnant une couleur à nulle autre pareille. Pour le violon, voir Stéphane Grappelli (co-accoucheur du jazz manouche avec Django Reinhardt, autre adepte d’un instrument à cordes), Jean-Luc Ponty, Dominique Pifarély, Didier Lockwood, Déborah Seffer, Fiona Monbet, entre autres. Pour le violoncelle, on jette un œil du côté de Didier Petit, par exemple, et de Vincent Courtois donc. C’est ainsi qu’ici, on a créé une école particulière, unique au monde. Peut-être parce que l’histoire d’amour entre la France et le jazz ne date pas d’hier - déjà, en 1923, Darius Milhaud, de retour d’un voyage aux USA, et après avoir découvert les clubs de Harlem, nous offrait une œuvre fortement influencée par le jazz : « La création du monde » - ; le jazz a, semble-t-il, déclenché une résonnance dans l’Hexagone, il a su parler au cœur de ses habitants et de ses artistes, comme si les uns et les autres se reconnaissaient dans ces rythmes syncopés qui trouvent leurs racines en Afrique avant de s’épanouir, malgré une histoire tragique, en Amérique du nord.
Vincent Courtois n’est évidemment pas le premier venu. Rapide cours de rattrapage pour les retardataires ou ceux qui somnolaient au fond de la classe, bercés par la douce chaleur du radiateur : notre homme a collaboré avec des musiciens d’importance comme Michel Portal, Joachim Kühn, Louis Sclavis, Dominique Pifarély ou John Greaves. Ses deux acolytes ne sont pas en reste. Daniel Erdmann, lui, a joué avec John Schröder, Linda Sharrock, Joachim Kühn, Yves Robert, Conny Bauer, Louis Sclavis, John Betsch et Pierre Dörge, entre autres. Quant à Robert Fincker, on le retrouve dans ses formations Outhouse, Blink et Splice, dans le Surnatural Orchestra, Fringe Magnetic, ainsi qu’aux côtés d’Evan Parker, de Bill Frisell ou Hilmar Jensson.