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Sébastien Schuller en interview

Entretiens
Posté par Rémi Boiteux le 2009-05-22



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A l'occasion de la sortie de son excellent nouvel album "Evenfall", Sébastien Schuller a bien voulu répondre à nos nombreuses questions.


Le titre de ton nouvel album, Evenfall, semble polysémique. Quelle en est pour toi la signification ?

C’est le crépuscule, je l’emploie comme l’équivalent de dusk. Au moment de finir l’album, un lien m’est apparu entre de nombreux morceaux : je me suis aperçu que tout au long du disque j’avais joué entre différents moments de la journée, différentes lumières de la journée. Et evenfall, le crépuscule, est mon moment préféré, celui où toutes les pressions décantent et où tu peux faire un bilan de ce que tu as pu vivre dans ta journée. Cette lumière limite entre jour et nuit, je la trouve intéressante : tu te retrouves entre deux moments… Et, avec le recul, je me rends compte que le début du disque est plutôt matinal, invite à s’ouvrir, alors que toute la deuxième partie est imprégnée d’ambiances de soirée ou de nuit.

Ce moment du crépuscule est aussi pour toi propice à l’écriture ?

Oui, les tensions se relâchent. C’est beau à observer, même chez les passants, à la terrasse d’un café. Parfois on arrive à voir le poids de la journée sur les épaules des personnes et là, c’est un des rares moments où tout le monde semble devenir un peu plus paisible. Forcément, ça peut aider l’écriture, la libérer.

Peut-on dire que ton album est automnal et si oui est-ce par esprit de contradiction qu’il sort au beau milieu du printemps ?

(rires) Justement, non ! Mais c’est tout le problème d’avoir écrit des titres sur la longueur : je trouve tout le début de l’album justement beaucoup plus printanier ! Open Organ, notamment, est pour moi un titre qui s’ouvre complètement sur le printemps, j’y vois la végétation fleurir. Balançoire aussi… jusqu’à The Border et New York on est dans le soleil. Après, toute la partie du disque qui est venue plus tard se réfère peut-être plus à l’automne. Mais ma première volonté c’était d’être printanier. Peut-être ne l’ai-je pas gardée jusqu’au bout de la conception qui a été longue. J’ai eu le temps de changer de point de vue et de contredire la thématique globale de départ.

La partie « lumineuse » de l’album, Balançoire surtout, évoque un peu l’enfance, tout comme le visuel…

C’est un peu un hasard, ce rapport avec le visuel. Ca vient du fait que des personnes avec qui je travaille ont elle-même un imaginaire lié à l’enfance. Pour moi, le regard sur l’enfance devient de plus en plus intéressant au fur et à mesure que tu t’en éloignes. Il y a la naïveté et l’innocence, bien sûr, mais aussi le fait que toute notre personnalité y trouve ses racines. On essaye tous plus ou moins d’analyser ce qu’on est devenus à partir de là.
Concernant Balançoire, le morceau reprend le titre d’un film sans musique de Noël Renard, du début du siècle, pour lequel j’avais fait un score.

Sur le visuel d’autre part : la pochette m’a lointainement évoqué le Feels d’Animal Collective.

Feels est en tout cas un album que j’ai adoré. Le rapport n’est pas recherché, mais j’approuve et apprécie ! Agnès Montgomery, mon épouse, qui a fait la pochette, avait fait aussi celle de Panda Bear et c’est une grande fan d’Animal Collective. Il peut y avoir des liens, donc. Elle appréciera aussi car elle aime beaucoup la pochette de Feels !



Un autre groupe auquel on pense parfois à l’écoute, surtout sur Awakening, c’est le Mercury Rev de Deserter’s songs – pas celui plus boursouflé de la suite !

J’ai adoré cet album aussi. Et c’est vrai que, par hasard, sur Awakening, je me suis senti très proche d’eux. Mais c’était après l’avoir conçu.
Je ne les pas beaucoup écoutés récemment, mais malgré leur lyrisme un peu gênant ensuite, j’assume cette influence.

Evenfall est un disque plus pop, en tout cas plus accessible, que Happiness. Et le chant y est plus présent.

Ca me fait plaisir car le journaliste précédent m’a dit l’inverse ! (rires) Je n’ai pas encore beaucoup de recul sur le disque. Il présente des structures complexes, parfois plus que sur le premier album mais peut-être que certains morceaux sont plus évidents, je ne sais pas encore… C’est trop chaud encore pour que je puisse l’analyser.
Il est vrai que j’ai voulu plus utiliser mon chant. Sur Happiness, je le découvrais, et je l’ai plus assouvi par la suite, après quelques dizaines de dates et de fait prendre un micro aujourd’hui pour chanter me paraît plus facile. Pour trouver des mélodies aussi. Même si ça reste parfois compliqué : j’ai des morceaux qui sont restés en jachère car j’avais du mal à trouver la bonne mélodie de voix pour un couplet. Je cherche toujours ma « perfection » (sourire) de mélodie avant de lâcher un morceau. Parfois c’est rapide, parfois très long. Je pense que je peux encore progresser sur le travail de ma voix comme instrument. Tout le problème quand tu composes, arranges, programmes, travailles tes instruments pour nourrir tes morceaux, c’est qu’il te reste peu de temps à passer sur ta voix, contrairement à un chanteur dans un groupe.

Tu as tout fait tout seul sur ce disque ?

Des musiciens qui m’accompagnent sur scène sont venus faire une session d’une dizaine de jours. Mais après, le travail de longue haleine c’est la production, entre l’ingénieur du son et moi, pour un an de travail – de l’entrée en studio au mix final. Tout ça c’est beaucoup de remises en question, et de retours en arrière pour retrouver des choses qu’on pourrait perdre et que je ne veux pas perdre. La production a été assez compliquée, j’élabore tout moi-même et la communication n’est pas toujours aisée, même en retrouvant des collaborateurs du premier album. Il faut, par les mots, les emmener là où tu veux les emmener. Ce n’est pas évident !

L’écoute ne laisse pourtant pas l’impression d’un album accouché dans la douleur, au contraire…

C’est une bonne nouvelle ! Tant mieux… (rires)

Sur scène, tu seras accompagné ?

Oui, on sera au moins cinq, peut-être six, et sur certaines dates événements j’essaierai de faire venir encore d’autres instrumentistes. J’ai envie de retrouver les vents, les cuivres, les cordes qui sont présents sur l’album. Ce serait chouette si financièrement on parvenait à nous permettre de jouer tous ensemble. Ce sera peut-être le cas à la Cigale, et j’en profiterai aussi pour proposer de nouveaux arrangements sur certains morceaux du premier album.

Tu composes plutôt au clavier ?

A la base, oui. J’ai aussi la guitare en parallèle. Sur ce nouvel album j’ai encore plus composé avec à la fois piano et guitare. J’ai enregistré pas mal de parties de guitare qu’on a gardées, pour certaines, à la fin. Mais je suis un piètre guitariste alors quand je fais une prise potable il faut directement la garder… et si je me suis mal accordé mais que l’idée est là, on se trimballe tout le long cette prise et on la retrouve à la fin, avec cette guitare mal accordée !
Mais peu importe en fait : ce qui prime, c’est l’émotion.
J’ai aussi envie de poursuivre la batterie, que j’adore – c’est mon premier instrument. Je n’en ai pas chez moi mais heureusement, j’ai déniché un super studio où il est possible d’en essayer plein et de s’exercer, à Philadelphie où je vis désormais.



Tu partages ton temps entre France et Etats-Unis aujourd’hui : cela a influencé ton approche artistique ?

Ma femme étant américaine, ma vie s’est vraiment installée là-bas. Je reviens ici principalement pour voir ma famille et travailler.
C’est un plaisir de découvrir Philadelphie et la Pennsylvanie et tout ce qu’il y a autour.
Le fait d’aller voir des artistes en concert aux Etats-Unis permet de constater qu’il ne jouent pas de la même manière qu’ici. J’ai pu récemment jouer de la batterie pour accompagner Benjamin Hofer Lanz (tromboniste de Sufjan Stevens) et quelques musiciens sur une date dans un mini-club de Brooklyn où je compte jouer bientôt en solo, sans pression car j’y suis plutôt inconnu par rapport à la France, mais sans non plus la forme de sécurité que j’ai acquise ici : c’est donc excitant. Le niveau musical est assez incroyable, ce qui fait que tu as des éléments de comparaison vraiment différents. Ca, c’est intéressant d’une part, et surtout il y a tout l’imaginaire qui a été nourri depuis l’enfance et qui fait qu’on a tous l’impression d’avoir déjà séjourné aux Etats-Unis.

New York est un morceau très éloigné des clichés sur cette ville, ou d’un univers noir urbain à la Lou Reed !

L’idée c’est l’arrivée aux Etats-Unis, ce rêve d’enfance. J’y suis arrivé aujourd’hui par hasard, mais je m’étais toujours construit ce fantasme de voyage ultime, arrivée à New York puis traversée jusqu’à San Francisco en passant par le Grand Canyon et le Nouveau Mexique. C’est un rêve dont je garde notamment une profonde fascination pour la ville de New York qui m’attire et dont j’ai une vision liée aux images des premiers immigrants. C’est à ce New York-là, brumeux, qui se laisse découvrir depuis un bateau, auquel mon morceau fait référence. C’est beaucoup plus ancien que Lou Reed ! (rires)

Je ne serai ni le premier ni le dernier à te demander ce que tu as fait durant les quatre ans séparant tes deux albums…

Ca a été principalement de l’écoute (l’époque est passionnante : Sufjan Stevens, Arcade Fire, Animal Collective…) et du voyage, du déboussolement. Et j’ai dû composer avec deux envies séparées. Une envie organique de morceaux très arrangés, je voulais en composer beaucoup quitte à n’en garder qu’une fraction. Et parallèlement je voulais d’autres morceaux qui rejoignent mon goût pour l’électronique. J’ai eu le temps de subir des influences, de changer moi-même de cap en cours de route, afin d’aboutir à quelque chose qui ne relève pas du même concept du début à la fin. C’est surtout deux ans de création car dans la période qui a suivi Happinness il y a eu tournées, musiques de films… Mais même en deux ans j’ai eu le temps de bifurquer de nombreuses fois dans le processus créatif !

C’est vrai que, bien que cohérent, le disque comporte des ambivalences, dans son rapport à l’émotion notamment : il y a un romantisme « chaud » et aussi une distance plus froide, comme si l’émotion était vue à travers une couche de glace parfois…

C’est peut-être lié aux voyages, au fait que j’ai passé beaucoup de temps en avion, dans des bus ou dans des trains à regarder le monde à travers la vitre !

… et vous aimez surprendre votre auditeur, placer en embuscade les apothéoses d’Open Organ ou d’Awakening, la seconde rythmique de Last Time…

Ca a été beaucoup plus le cas sur cet album que sur le premier. Ici, des structures viennent couper les choses et c’est ce qui m’attirait beaucoup. On n’a pas envie de se répéter, et une fois qu’on a fait pas mal de morceaux couplet/refrain avec un pont on essaie de trouver des variantes… et encore, j’ai l’impression qu’elles restent simples, que je pourrais m’amuser bien plus, pousser plus. Ca fait partie de mes envies et de mon bagage d’écriture : éviter la répétition.

Il y a cette coloration new-wave qui arrive progressivement sur Midnight.

J’ai été habité par la new-wave étant plus jeune. C’est vraiment ce que j’écoutais à l’adolescence. En fait à travers Midnight précisément j’avais des références très marquées : le début du morceau, pour moi, renvoie à Power of Love de Frankie Goes to Hollywood dans sa version maxi 45t ! Le côté rythmique m’est tombé dessus vraiment par hasard, sans calcul. Parfois les éléments s’enchaînent de manière assez simple et naturelle et sans trop de réflexion. Ca été un peu le cas pour ce morceau-là : au départ c’était un début d’instrumental, j’y ai posé une voix et tout s’est ensuite enchaîné rapidement.

Quand tu écris ou enregistres Open Organ ou The Border, tu te dis que tu as un single ; voire un tube ?

Sur The Border pas du tout. Mais sur Open Organ, oui, je pressentais que j’avais un bon refrain, un leitmotiv que je sentais très bien. Ca a fait comme pour Tears Coming Home sauf que là j’avais mis un an pour trouver le couplet ! J’avais ce refrain que je gardais sous le coude et je m’y remettais régulièrement en me disant « c’est pas possible d’avoir un super refrain et pas de couplet ! ». Pareil pour Open Organ sauf que cette fois ça m’a pris un mois et demi.
Par contre des morceaux peuvent venir d’un coup, comme Weeping Willow, ou The Border sur celui-ci, qui sont venus en une soirée avec couplets et refrain. C’est donc parfois plus facile !

Comme à l’époque d’Happiness, on va sûrement te parler à nouveau de Radiohead. Tu assumes ? Battle sonne très « In Rainbows », non ?

Oui, j’assume entièrement. J’ai adoré In Rainbows, pour moi leur disque le plus complet, un de mes préférés, ils arrivent à une incroyable épure. Un morceau comme Reckoner m’inspire beaucoup, notamment pour le début de Battle en effet. Reckoner me fait aussi penser au Talk Talk de Laughing Stock (« New Grass » et ses guitares delay) : ce sont des références multiples qui donnent une étincelle pour démarrer un morceau avant qu’on ne l’emmène ailleurs.

Après un premier album aussi chaleureusement accueilli, appréhendes-tu les retours sur celui-ci ?

Un petit peu, par rapport au travail et au temps fournis. Mais pas plus que ça. Happiness a été vraiment bien reçu, et je m’attends donc forcément à ce que les gens m’attendent au tournant. Il y aura inévitablement des déçus, et peut-être que d’autres seront agréablement surpris. Je n’appréhende pas plus que ça car quoiqu’il arrive j’ai fait ce que j’ai pu et comme je l’ai voulu, même si ça a été difficile. Le disque existe, il ne m’appartient déjà plus vraiment. J’ai aimé ces morceaux alors je me dis que d’autres risquent de les aimer aussi.

Des idées pour la suite ?

Des envies. J’aimerais faire des albums plus simples, plus courts, plus rapides. D’un côté l’envie d’un disque tout au piano, de l’autre celle d’explorer une face beaucoup plus électro. Mais peut-être que tout ça donnera quatre ou cinq morceaux qui viendront encore s’inclure dans un album qui sortira dans sept ans ! (rires) Sérieusement, j’ai envie de faire plus de musique et de revenir rapidement.



Propos recueillis par Rémi Boiteux
Crédits photos : (c) stephane c http://www.myspace.com/stephane_c


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