Le tremblement de terre en Haïti aura détourné nos amis les médias d'une information de la toute première importance : "Sting in the tail", le 17è album studio du groupe Scorpions sortira dans les bacs le 19 mars prochain et verra le groupe entamer ce qui sera leur dernière tournée ensemble avant une séparation amicale en bonne et due forme. Il faut dire que Scorpions c'est tout de même près de 45 ans d'activité et que l'arrêt prochain du groupe, s'il ne va pas de soi (l'exemple des Stones le confirme), n'est pas non plus à proprement parler un choc. Le combo de Hanovre est pourtant l'un des fleurons du hard rock et l'un des groupes les plus populaires de l'histoire, des deux côtés de l'océan qui-plus-est.
Pour nous autres français, Scorpions c'est avant tout évidemment Still Loving You, carton phénoménal de 1984, c'est aussi un petit peu Wind of change, l'imbitable scie de 1990 qui eut la bonne idée de sortir en single au moment du la chute du mur du Berlin et avec lui de l'effondrement du bloc communiste. Autre chose que de sortir "Rock you like au hurricane" avouons-le juste avant le passage de l'ouragan Katrina. Mais Scorpions c'est aussi bien plus que çà :
- C'est par exemple le premier groupe, hard rock ou pas, rock ou pas aussi d'ailleurs, à avoir joué à l'alors flambant neuf POPB de Bercy (techniquement, le groupe Mama's Boys est le premier en qualité de première partie mais évidemment l'histoire n'a retenu que celui de la bande à Klaus Meine)
- C'est encore le premier groupe de hard rock (de rock aussi d'ailleurs) à avoir joué en playback dans une émission de Dorothée du temps de sa splendeur sur TF1, avouez que de voir la moustache de Rudolf Shenker face à la barbe de Corbier ca vous pose un peu un "Monster of Rock".
- C'est encore l'inénarrable Francis Bullchöz, bassiste et comptable (!) du groupe. On s'est souvent gaussé du charisme des bassistes en général dans le hard rock, alors imaginez le charisme (sic) d'un bassiste allemand ! Et puis son éviction pour cause de fraude fiscale avouez-le ce n'est pas courant en matière de rock, ça nous change des "divergences musicales" ou du "bad feeling". Le coup de la divergence fiscale !! Respect !
- C'est enfin, à l'instar de Deep Purple aujourd'hui en plein revival côté concerts hexagonaux, un groupe qui a toujours connu un immense succès aux quatre coins de la France au prix de concerts toujours prenants malgré une baisse tangible et progressive d'énergie (il suffit de se rappeler combien déjà en 1994 le groupe massacra son diamant Dynamite, bien trop rapide pour eux, c'était il y a 15 ans).
Mais Europe oblige il faut aussi dire que le groupe est une institution également au sein de l'espace Schengen. Ainsi ce statut de superstar du temps du bloc communiste du côté de Moscou et de toute la Russie, ainsi l'écrasant succès de Wind of change du côté de la perfide Albion, ainsi évidemment la popularité immense du groupe dans leur propre pays, l'Allemagne.
Aux Etats-Unis c'est l'impact du génial Blackout (sorti en 1982) et plus encore du Love at first Sting suivant, qui fît du groupe l'un des plus populaires de la décennie. On se souvient de leur prestation au mythique US Festival de 1983, l'acte de naissance de la décennie des 80's du côté du rock américain (l'équivalent musical de l'attentat de Sarajevo pour le XXe siècle si vous voulez) : 325.000 personnes face à la scène, les débuts médiatiques de Motley Crue, les prestations d’Ozzy Osbourne, de Judas Priest, des Scorpions et enfin de Van Halen (peu avant le départ de David Lee Roth), on se souvient aussi de leurs immenses tournées des stades tout au long de la décennie puis de la tournée Monsters of Rock de la fin des années 80 avec Van Halen (encore eux) ainsi que Metallica et autres (Kingdome Come et Dokken). Un groupe mondialement connu donc et une des figures majeures du hard rock, rien de moins.
Jurassic beurk !
Depuis quelques années, depuis en fait l'avènement du grunge et la ringardisation expresse de toute la scène hard rock mélodique dont les Scorpions étaient les fers de lance, le groupe a vu sa popularité décroitre sans jamais s'effondrer et sans jamais que ne cesse la production d'albums (dont le dernier écrit en collaboration avec le démiurge Desmond Child, le mec passé derrière la console de Kiss, Bon Jovi mais aussi Britney ou Tokio Hotel) et de concerts. Il va de soi que toute la panoplie du marketing musical a été passé à la moulinette Scorpions durant cette période, incluant live, DVD live, live acoustique+symphonique (avec évidemment, quoi d'autre, un dinosaure à collier de perles en pochette). Le groupe avait en 2006 proposé pour l'édition annuelle du Wacken (le plus grand festival de métal du monde) une soirée spéciale avec nombre d'anciens musiciens du groupe, incluant les mythiques guitaristes Uli John Roth (le mec jamais remis d'avoir gobé un acide en 1977, vêtements, coupe de cheveux et bottines inclus) et aussi Michael Shenker (le petit frère de Rudolf, l'ex mentor du MSG et de UFO, un mec au talent fou dont la carrière est un mix entre celle de Peter Luccin et celle de Stéphane Dalmat, avec la drogue dure dans le rôle de la Playstation).
Que restera-t-il de Scorpions ? Et bien un peu tout ça, un peu aussi beaucoup de cette Mark 1 du groupe, ce heavy un poil mystique mené par le céleste Uli John Roth, ces rythmiques chorégraphiées, ces concerts spectaculaires, ces albums superbes aussi (Blackout est un peu un Back in Black d’ACDC bis) dont on mettra en exergue une fois n’est pas coutume un album live, celui sorti à l’issue de la tournée de l’album Love at First Sting (celui de Still loving you), celui qui voit Bercy chanter « Holiday » à la place de Klaus Meine (dont la voix était encore fragile, rappelons que l’album Blackout a été enregistré dans la douleur et après que Meine ait subi une lourde opération des cordes vocales, alors qu’il a été question un moment qu’il ne puisse plus chanter du tout), celui qui voit le groupe débouler avec ses mélodies parfaites (Coming Home, Bad Boys running wild, Make it real, Rock you like a hurricane, No one like you, Can’t live without you), son énergie juste parfaite.
Oui mais Uli parle aux oiseaux
Uli, libre dans sa tête
On n’écoutait plus Scorpions depuis des lustres, sauf ce live précité justement, mais on se souvient d’un superbe concert du côté de Bercy (Cinderella en ouverture), on se souvient des ballades « When the smoke is going down », « Always somewhere », on se souvient de l’incongruité reggae « Is there anybody there », on se souvient des refrains superbes de l’album « Crazy World », on se souvient enfin du riff de « Alien Nation ». Voilà une page qui se tourne, l’une des plus glorieuses de toute l’histoire du hard rock. Allez Scorpions, il fut un temps où tu marchais sur l’eau et où tu étais sur le toit du monde, il est temps maintenant de prendre congés.
Quelques échos d'un groupe achevant une belle carrière de 45 années :
Pif paf dynamite