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Regards croisés : lorsque Bach dialogue avec Britten ...


Posté par Axelle Girard le 2012-01-26



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Beautés divines

Le bonheur se greffe parfois dans les spirales d’un ou deux disques compacts. Parus fin 2011, les Variations Goldberg interprétées par Blandine Rannou (Zig-Zag Territoires) et le triptyque Barber-Berlioz-Britten en forme de récital d’Anne Catherine Gillet accompagné par l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège (Aeon) sont l’occasion de le vérifier ! Curieuse idée que d’évoquer ces deux paris - ô combien réussis; c’était sans compter sur le voisinage de ces partitions, célébrées par une interprétation qui en découvre la substantifique maille et le souffle nouveau.
 
Professeur de basse continue au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, Blandine Rannou est experte dans cet art subtil et parfois ingrat, qui charge le clavecin de porter l’harmonie, de l’enrichir et de la développer. Initiée aux mystères des partitions de celui dont Berlioz disait que «Bach c’est Bach comme Dieu c’est Dieu», la claveciniste livre ici une des interprétations les plus (d’)étonnantes des Variations Goldberg. Loin du formalisme de Glenn Gould (deux enregistrements en 1955 et 1981) ou de l’éclatante et presque suffisante virtuosité de Pierre Hantaï, proche à certains égards de l’exquise sensibilité de Zhu Xiao-Mei (Mirare 2007 - piano), Blandine Rannou donne à ces Variations un visage qu’on n’avait pas imaginé. Il en va de même pour les partitions de Barber, Britten et Berlioz. La soprano Anne-Catherine Gillet et le Philharmonique de Liège leur offrent une fraîcheur nouvelle et intemporelle.
 
Les quatre pièces ont en commun d’être tournées vers une forme d’exil, stade ultime de l’éloignement et / ou de la distanciation. Dilatation de l’espace et du temps dans les Variations Goldberg, exil personnel et esthétique de Britten dans les Illuminations du phénix rimbaldien, retour à l’enfance pour Knoxville: Summer of 1915 de Barber et enfin, Nuits d’été de Berlioz, plongées dans l’infini des beaux jours shakespeariens. Le hors-temps où s’inscrivent les quatre pièces trouve un écho dans le hors-champ; l’alternance de la ligne mélodique et de l’instabilité tonale (particulièrement chère à Berlioz) confirment le caractère absolument moderne du trio Barber-Berlioz-Britten dans les oeuvres proposées. Magnifié par l’interprétation de la soprano qui, savamment, vague dans les interstices des modes et des tons, les couleurs de l’été américain de 1915 ont des allures de fleuve... Léthé. Portées par le moëlleux des hautbois, les premières mesures chantent la nostalgie du temps, passé recomposé le long des arpèges égrénés par les vents. «People go by, things go by»... C’est de la même nostalgie qu’est frappé le timbre des Nuits d’été; à l’heureuse et champêtre «Villanelle» succède le «spectre» surgi des lagunes. S’ensuit l’évocation du corps flottant comme un grand lys au gré des vagues d’une poétique des contraires, soufflée par des mélodies d’une liberté fantastique, sous-tendue par des croches haletantes. Infernales même, avant la reprise du thème dans «l’Absence». Parenté du songe et de la mort, omniprésente dans les vies antérieures de Britten. Spectaculaire dans les «Villes» qui s’érigent en «chalets de cristal et de bois» se mouvant «sur des rails et des poulies invisibles» sous la pression des rythmes saccadés de l’orchestre, des terminaisons étirées avant de s’évanouir dans un decrescendo qui n’a d’égal en intensité que l’étourdissante variété «Antique» qui succède à la «Phrase» perchée sur d’irréelles harmoniques. Contrepoint à ces songes inquiétants, les Variations Goldberg se placent pourtant sous le signe d’un infini paradoxal, preque mortel. Elles constituent en effet le cycle consubstantiel à la forme thème-(15)variations de cette oeuvre qui déploie un richissime arsenal de formes et de moyens pour partir / revenir au point initial... sans jamais s’arrêter. Comme dans l’Art de la fugue et la Chaconne de la Partita II en ré mineur pour violon seul, où les variations dépendent étroitement de la basse continue.
 
L’ensemble de ces oeuvres porte en creux la marque d’une réflexion au sens propre et physique du terme (retour à l’enfance du monde ou à l’innocence par le détour du verbe et du songe), au sens figuré et figural aussi. La «rhapsodie lyrique» est le lieu par excellence de l’union de la musique et de la poésie. Mieux, les oeuvres modernes embrassent l’épaisseur wagnérienne à la faveur d’un figuralisme musical qui fait écho aux Variations Goldberg. Ne s’agit-il pas là d’un au-delà du pouvoir des mots, pour paraphraser l’auteur du Ring, puisque chacune de ces variations vaut comme l’une des déclinaisons possibles d’un Aria qui serait le patron d’une étoffe aux motifs insondables. Mieux encore, lorsque la puissance de suggestion du dialogue affolé de la voix et de l’orchestre confine à la «Parade» explosive le long des intervalles serrés puis distendus, ascendants jusqu’aux trois coups de théâtre précédant le chant du «Départ». Et la plasticité du toucher, si juste de la claveciniste de dévoiler l’inépuisable technicité de l’instrument dans la perspective d’une exploration sans bornes de ses possibilités. L’art de la chanteuse tient également le pari de la nuance, gage d’une perfection technique mise au service de la musique. La ductilité de la voix fait des arcanes de l’audace harmonique un jeu d’enfant, perdu dans les limbes du vert paradis. Comme dans les Illuminations et les Nuits d’été, dans les Variations Goldberg évidemment, la ré-flexion prend la forme d’un jeu sur les tons les temps, les rythmes mais surtout, le temps.
 
Rien ne dure : tempus fugit; dans le halo des nuits et des sommeils s’est invité le rêve, ce songe. Qui n’est autre que le paradigme de l’ambition du poème. Dire, dans l’espace d’un (uni)vers éclos sous l’impulsion de la mélodie, claire émouvante, l’universelle intemporalité. La quiétude des mondes nostalgiques, bien tempérée par les réminiscences de la mort, hantés par le souvenir des vocalises des Variations Goldberg.
 
Deux disques, à ne pas oublier.
 
 
Blandine Rannou - J.S. Bach - Variations Goldberg  édité par Zig Zag Territoires
Anne-Catherine Gillet - Orchestre philarmonique royal de Liège - Paul Daniel - Barber - Knoxville, Berlioz : Nuits D'Ete, Britten : Les Illuminations, édité par AEON  








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Commentaires
De : Denis

Parler de plusieurs oeuvres qui n'ont a priori pas grand chose à voir les unes avec les autres il fallait oser ! C'est réussi et donne envie d'écouter. Bien vu.

De : Pétainou

Voilà un article brillant et érudit comme on n\'aimerait en lire plus souvent.

De : Belle zéb(r)ut

Pourrait-on entendre un extrait ? C'est très beau l'écriture.

De : Philippe

Cette version des Goldberg est une horreur absolue : des tempi d'une lenteur et d'un narcissime insupportables, une prise de son qui ramène le clavecin à ce qu'on entendait dans les années 60, une ornementation surchargée. Bref, Blandine Rannou se sert de la musique de Bach au lieu de se contenter de la servir.

De : Eric

Je suis totalement d'accord avec Philippe. On aurait envie de croire que c'est beau vu la critique mais c'est juste totalement à coté.

De : Atu Têt

@Philippe : t'étais né dans les années 60 ou tu écoutes des disques raillés ? :O mdr La critique est super mais il faudrait penser à mettre des extraits musicaux... Bravo Blandine !!!!

De : noodles

pour les goldberg au clavecin je vote scott ross (EMI)

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