Délices de Mantoue
Mon premier est italien, mon second est flamand est français et le troisième aussi. Le tout ? Cet ingénieux et engageant triptyque où se côtoient des oeuvres de Monteverdi, de Giaches de Wert et de Nicolas Gombert. L’ensemble Odhecaton (nommé d’après le premier ouvrage polyphonique jamais imprimé) dirigé par le grand Paolo Da Col livre ici une extraordinaire interprétation de la Missa in illo tempore du divin Claudio, du motet du même nom de Nicolas Gombert et de quelques Fantaisie pour orgue et autres motets de Giaches de Wert.
Cette nouvelle proposition de Ricercar s’articule autour de l’opposition théorique entre la rhétorique de l’école du Nord, la technique contrapuntique héritée des premières polyphonies et la seconda prattica qui caractérise le style moderne consacré par Caccini au début du XVIIe siècle. Les trois compositeurs n’ont pas été choisis par hasard; chacun d’entre eux jette un éclairage unique et inédit sur cette période charnière qui correspond aux débuts du Baroque en Occident. Un système d’influences réciproques caractérise les liens qui unissent les oeuvres présentées ici, dans un double souci de cohérence et de partage : influencé par Giaches de Wert, Monteverdi utilise des éléments du motet In illo tempore loquente Jesu dans sa Messe parue la même année que ses Vêpres mariales. Les éléments qui ressortissent à la prima prattica dans la Messe apparaissent clairement dans l’oeuvre finale de Gombert, mais aussi dans la perfection de l’agencement des lignes mélodiques chez Wert. Les préceptes de l’école franco-flamande sont merveilleusement servis par des voix qui incarnent un simulacre de perfection paradoxale où se mêlent l’expression de la chair et celle de l’âme.
A la rigueur du cantus firmus et en soubassement des multiples figures de rhétorique du contrepoint, dans le Credo de la Messe inaugurale par exemple, s’ajoutent les stigmates de l’âme blessée dans l’Adesto dolori meo à six voix, signé de la main de Wert, maître dans l’art du madrigal à cinq voire à sept voix. Le contrepoint imitatif, juché sur des grappes d’intervalles ascendants de l’Ascendente Jesu retrace le périple de l’âme, désireuse d’une quiétude qui l’apaise dans l’accord final. Les chromatismes liminaires, les dissonances de la pièce suivante vibrent encore des premières mesures du Salve Regina de la Messe, conjuguant encore une fois le discours de la prima et de la seconda prattica.
Des oeuvres proposées ici, la plus frappante est sans doute celle de Monteverdi; contemporaine des Vêpres à la Vierge, la Messe s’inscrit dans un style résolument plus sobre et plus ancien qui fait la part belle aux imitations. Chez Wert aussi, l’influence de Josquin et d’Ockeghem est extraordinairement perceptible, enrichie par le dialogue du madrigal profane, de la polyphonie et du motet. Moins connue, celle de Gombert gagne à la découverte par le biais de l’étonnante intuition et interprétation qu’en font les musiciens de Paolo da Col. Il s’en dégage une sincérité telle que vous ne pourrez vous empêcher de vous rêver là, au pied de l’orgue Antegnati entendu par Monteverdi lui-même, au coeur de l’église de Santa Barbara (Mantoue) où a été réalisé cet enregistrement récemment paru, mais qui a quelque chose d’infini.
Odhecaton - Paolo Da Col, Direction
Claudio Monteverdi - Missa in illo tempore, Salve Regina II et III, Regina Caeli
Giaches de Wert - Vox in rama, Ascendente Jesu, Adesto Dolori Meo
Cd édité par Ricercar