
|
Mort du musicien Terry Callier
Dossiers/hommages
|
![]() ![]() |
|
Terry Callier pensait-il à lui-même en écrivant l’une des plus belles chansons de son non moins magnifique album Timepeace de 1998, Lazarus Man ? Car cette évocation poétique de Lazare de Béthanie ressuscité par le Christ (si l’on en croit les Ecritures) peut évidemment s’appliquer à sa propre trajectoire. Près de vingt ans s’étaient en effet écoulés entre cet album et le précédent Turn You to Love (1979) et bien davantage encore depuis ses derniers disques des années 70 à avoir connu un relatif retentissement, ne dépassant guère celui de l’estime de ses confrères et des critiques.
Timepeace fut bien la résurrection artistique d’un musicien que les rares spécialistes qui le connaissaient alors avaient probablement pour la plupart oublié, le croyant peut-être mort. Une histoire à la Sixto Rodriguez, objet du documentaire Searching for Sugar Man en salles fin décembre, en somme. La redécouverte de Terry Callier dans les années 90 est essentiellement due à quelques têtes chercheuses du mouvement acid jazz. Notamment aux Urban Species, qui avait samplé la géniale ligne de basse de son You Goin’ Miss your Candyman de 1973 pour leur propre (excellent) tube Listen de 1994 (avec MC Solaar, à qui on souhaitera donc sincèrement la même renaissance artisitique que celle de Terry Callier). Mais ce sample créa un certain malentendu, sans doute amplifié par le remix "trip hop" de Zero 7 (au demeurant très réussi) de son interprétation du Love Theme from Spartacus d’Alex North, toujours sur Timepeace. Son interprétation originale, accompagnée de sa seule guitare, était d’obédience folk et Terry Callier était bien, d’abord, un musicien folk, d’un folk gorgé de soul. C’était bien le sens de son premier album, au titre tout à fait programmatique, The New Folk Sound of Terry Callier, qui le fit très remarquer à sa sortie, en 1968. Il est pourtant probable que sa modernité aurait encore davantage sauté aux oreilles s’il avait mis moins de temps à être distribué car Callier l’avait en fait enregistré en 1965. Il n’avait que vingt ans... ![]() Car son New Folk Sound était assez loin du folk orthodoxe de l’époque. Ou alors proche de celui de Tim Hardin ou de Nick Drake, mais qui enregistreront leurs propres trésors (Tim Hardin 1 & 2, Five Leaves Left) après 1965. Pour être tout à fait juste, il est un peu arrivé la même chose à Tim Hardin, dont le magnifique This Is Tim Hardin, enregistré en 1964, ne fut distribué qu’en 1967. Il y a d’ailleurs une certaine similitude entre cet album et The New Folk Sound of Terry Callier dans la mesure où ils contiennent tous les deux surtout des reprises (exclusivement, dans le cas de Callier) et ne laissent donc pas encore supposer leur immense talent de songwriters.
Ce talent, pour Callier, sera manifeste dès son deuxième album, Occasional Rain, en 1972, un peu plus "produit", mais d’une teneur équivalente, incluant notamment un titre Lean on Me, que Callier reprendra bien plus tard à l’occasion de sa collaboration avec Beth Orton. Il rejoint alors le Workshop de son ami d’enfance Jerry Butler (l’ancien chanteur des Impressions), écrit pour le label Chess (dont le tube The Love We Had Stays on My Mind pour The Dells), tourne avec George Benson ou Gil Scott-Heron et développe un folk-soul sophistiqué plus proche de ce que pouvait alors écrire un autre de ses anciens camarades d’école, Curtis Mayfield, sur des albums comme What Color Is Love (1973), à la pochette marquante, ou I Just Can’t Help Myself (1974), dont sa version du Satin Doll d’Ellington affirme son amour du jazz en général et son Can’t Catch the Trane son immense admiration pour Coltrane en particulier. ![]() La superbe pochette de l'album "What Color Is Love"
Deux autres albums suivront à la fin des années 1970, Fire on Ice en 1978, puis Turn You to Love en 1979, beaucoup moins bien reçus par la critique, parfois assez déroutants par leurs arrangements (un assez vilain Disco in the Sky sur le premier, le très funky, mais assez chouette, Sign on the Times, ou une cover discutable du Do It Again de Steely Dan sur le second). Ces années de profonds bouleversements de la Great Black Music ne lui sont pas favorables, ni artistiquement, ni commercialement, et on a souvent du mal à reconnaître le Terry Callier (en)chanteur des débuts.
Au début des années 80, il met même un terme à sa carrière musicale pour devenir informaticien, sans qu’aucun de ses collègues n’ait connaissance de son ancienne vie ! Et puis vint donc sa redécouverte au cours des années 90, surtout grâce à des musiciens et DJs anglais. Après Timepeace, ses années 2000 seront très productives, avec six nouveaux albums jusqu’en 2009, marqués par des collaborations avec Paul Weller (Brother to Brother sur Speak your Peace), Charlie Haden (Look in U 2 sur Lookin’ out), Massive Attack (sur plusieurs morceaux de Hidden Conversations), deux albums live et d’autres hommages à Coltrane ou Billie Holiday. Avec sa mort, d’une "longue maladie", le 28 octobre 2012 à seulement 67 ans, le monde ne perd pas seulement un merveilleux musicien et un chanteur à la voix exceptionnelle, mais aussi un être humain profondément bon et modeste, récompensé (pour son album Timepeace) d’un peu banal "Time For Peace award for outstanding artistic achievement contributing to world peace" (en gros "récompense pour sa contribution artistique exceptionnelle à la paix dans le monde") par les Nations Unies elles-mêmes…
Commentaires
De : orkoon Merci pour ce papier. Permettez juste une remarque, perso j'adore le morceau Disco in the sky, question de gout bien sur RIP Terry Callier De : terre Callier est un génie, je l'ai découvert en 1998; j'avais 19 ans, en entendant tard le soir, à la radio lazarus song, avec son enivrant bâton de pluie, ça semblait dater de 1974. J'ai acheté l'album, tout était beau, tout était bien fait. Sa voix chaude, réconfortante, l'imposante sérénité qui drapait chaque accord, magnifique. Il y a hélas trop peu de compositeur de cette trempe. Insérer un commentaire : |
