"Tout ce que nous avons fait et la façon dont nous l’avons fait, c’est à toi que nous le devons". Derrière l’emphase de circonstance, cet hommage du leader de Public Ennemy, Chuck D., à Gil Scott-Heron à l’annonce de sa mort, le 27 mai 2011, en dit très long sur l’admiration sincère que le monde du hip hop pouvait lui porter, de Dr. Dre à Kanye West en passant par De La Soul ou Eminem. Scott-Heron n’était pourtant pas véritablement un rappeur ; il était plus que ça, l’un des inventeurs (avec les Last Poets), plus de dix ans avant le début de son explosion artistique, médiatique et commerciale, d’un nouveau mode d’expression musicale. L’admiration de la scène hip hop pour Gil Scott-Heron n’était pourtant pas tout à fait réciproque, tant ce dernier avait souvent du mal à reconnaître dans les formes les plus commercialement dévoyées du rap la rage poétique de ses débuts. Lui avait plutôt tendance à y voir plus de posture que de sincérité…
C’est un tout jeune homme d’à peine vingt-et-un ans, un Black angry young man, qui signe, en 1970, son premier album. Produit pour son propre label, Flying Dutchman Records, par l’immense producteur de jazz Bob Thiele, Small Talk at 125th and Lennox capture sur scène le flow de l’un des meilleurs chroniqueurs de l’Amérique à la croisée des chemins du début des années 70. La guerre du Vietnam n’en finit pas de monter en intensité (cette guerre que Mohamed Ali avait refusé de faire au motif qu’"aucun Vietnamien ne l’avait jamais traité de nègre"), Malcolm X puis Martin Luther King ont été assassinés, les émeutes urbaines (Watts, Neward, Detroit…) ont révélé au grand jour une fracture raciale, le FBI de Hoover a déclaré la guerre au Black Panthers Party, même James Brown fait écho au poing ganté de noir de la révolte de John Carlos et Tommie Smith à Mexico et chante "Say it loud, I’m black and I’m proud !". Le contexte apparaît plus que jamais révolutionnaire, cette révolution que Gil Scott-Heron appelle de ses vœux et dont il nous annonce qu’elle ne sera pas télévisée. Ce fameux manifeste, The Revolution Will Not Be Televised, qui ouvre son premier album, a beau avoir été démenti par l’Histoire (la révolution en Amérique n’est pas advenue et n’adviendra probablement jamais et, si jamais, nul doute que les médias n’en rateraient pas un instant), il était surtout destiné à éveiller les consciences et inciter le peuple à prendre son destin en main. Bien des protest singers avant comme après lui ont fait passer le message, mais la force de celui de Gil Scott-Heron réside d’abord dans la finesse de son écriture, qui peut en faire une sorte de Dylan noir, et qui donne d’autant plus de force à ses constats (écouter par exemple Whitey on the Moon, qui met en regard l’envoi d’un homme, évidemment blanc, sur la Lune quelques mois auparavant, et la relégation sociale que subissent les Noirs comme citoyens de seconde zone). Il publia aussi une demi-douzaine de romans et recueils de poèmes.
Avec Brian Jackson (à droite)
Ayant eu le privilège de fréquenter l’université, en Pennsylvanie, Scott-Heron ne peut objectivement pas être considéré comme un enfant du ghetto. Et s’il a connu le destin hélas si commun aux enfants afro-américains des foyers mono-parentaux, étant séparé de son père à deux ans, ce dernier (jamaïcain) reste aussi dans l’Histoire comme le premier footballeur noir à avoir porté le maillot du prestigieux Celtic Glasgow (mais ce ne fut que l’espace d’une seule saison et pour un seul match…). Ce statut relativement préservé n’empêcha pas GSH d’être l’un des plus fins poètes du ghetto, de la rue, de la drogue et de la dépendance.
Mais la nouveauté de son premier album était aussi musicale. Seulement accompagné de percussions minimalistes sur la plupart des morceaux, Scott-Heron ne chante pas réellement et s’approprie le spoken word des poètes beat, ce qui donnera donc plus tard naissance au rap. Toujours produit par Thiele, Pieces of a Man (1971) s’avère musicalement plus "normal" et renverse complètement les proportions entre spoken word et chansons orchestrées (il propose d’ailleurs une nouvelle version de The Revolution Will Not Be Televised, qui reste la plus connue aujourd’hui). Son style musical est d’ailleurs un somptueux ménage à trois entre jazz, soul et folk, soutenu par une superbe voix de velours, finalement assez proche, mais en bien plus politisé et vindicatif, de chanteurs comme Terry Callier ou Jon Lucien. La coloration majoritairement jazz est confirmée par la présence d’excellents musiciens comme Bernard Purdie, Hubert Laws ou Ron Carter, comme sur l’album suivant, Free Will, en 1972 (moins Carter). Ces disques marquant aussi le début d’une très longue et fructueuse collaboration avec le pianiste Brian Jackson, rencontré à la fac. Ils recèlent quelques joyaux comme Lady Day and John Coltrane ou The Get Out of the Ghetto Blues.
En 1974, Winter in America, constant dans ses thèmes, marque un tournant musical plus nettement soul (ainsi que la fin de la collaboration avec Bob Thiele). Il incluse surtout le plus gros hit de Scott-Heron : derrière ses arrangements séduisants et entraînants, The Bottle est une terrible tragédie de la dépendance (l’alcoolisme pouvant ici être vu comme la métaphore de toutes les drogues), phénomène que Scott-Heron ne connaissait malheureusement que trop bien…
Il signe ensuite pour un plus gros label (Arista Records) à partir de The First Minute of a New Day (1975) mais même si ses albums restent de grande qualité (lui offrant aussi à l’occasion un nouveau hit, comme Angel Dust, en 1978), ils donnent aussi l’impression que Scott-Heron n’a pas réussi à s’imposer comme une figure majeure de la musique noire américaine auprès du grand public alors qu’il en avait le potentiel, en faisant un musicien beaucoup plus connu et apprécié de ses pairs. Sans doute aussi était-il trop intransigeant avec sa musique pour ça, dans une époque où s’amorçait un mouvement massif de dépolitisation, symbolisée par les sinistres années Reagan. Scott-Heron, lui, ne baisse pas la garde, que ce soit contre le nucléaire ou le régime d’apartheid sud-africain, qui, selon lui, ne différait pas tant que ça de la ségrégation larvée persistant dans l’Amérique des années 80.
Arista se sépare de lui en 1985, après une petite dizaine d’albums studio, et sa carrière se fait alors très erratique. Un seul album, en 1994, avant le comeback inespéré de l’an dernier et un beau I’m New Here qui, d’une certaine façon, par son minimalisme musical et ses textes, bouclait la boucle du tout premier album. On ne s’attendait pourtant plus à entendre de nouvelles chansons, car la décennie 2000 lui fut terrible : multiples arrestations pour possession et usage de drogues, deux peines de prison, une séropositivité révélée en 2008… C’est un homme physiquement extrêmement marqué et diminué qui revient en 2010, n’étant plus réellement capable de "chanter" et en tout cas plus comme à l’époque de ses premiers enregistrements. En reprenant un titre de Smog (le I’m New Here lui donnant son nom) sur son dernier album (ainsi que le presque trop évident Me and the Devil de Robert Johnson), Gil Scott-Heron montrait qu’il restait en prise avec la scène musicale et au-delà de celles des musiques noires. La réciproque est vraie, puisque, tout récemment, Jamie Smith, de The xx, proposait We’re New Here, remix (pas forcément très convaincant) de ce qui restera donc comme son dernier disque. New York Is Killing Me, chantait Gil Scott-Heron sur I’m New Here. C’est en effet à New York qu’il s’est éteint, à seulement soixante-deux ans, revenu gravement malade d’un voyage en Europe…
Commentaires
De : Bornu day & John Coltrane
L'occasion de dire qu'un des héritiers directs de ce grand monsieur se nomme michael franti, celui là même qui proclamait "television the drug ot the nation" à l'époque de son premier groupe hip hop avant d'épouser l'arc en ciel musical soul/funk/jazz/rap (un peu reggae et rock aussi) pour faire rimer conscience sociale et qualité musicale