
|
Mort de Jean Ferrat à 79 ans
Dossiers/hommages
|
![]() ![]() |
|
En voyant récemment ce mauvais film qu’est La Rafle, on pensait immanquablement à Jean Ferrat, et plus particulièrement à sa chanson Nuit et brouillard. En 3’30, elle faisait bien mieux ressentir l’horreur d’une époque qu’un film de près de deux heures (1). Il est vrai que Ferrat, de son vrai nom Tenenbaum était malheureusement bien placé pour évoquer le sujet, son père étant mort à Auschwitz, ce qui l’avait conduit à devenir, très jeune, soutien de famille. Parmi des dizaines d’autres, Nuit et brouillard est l’exemple même de la chanson "engagée", qui en fait même l’un des sujets de son texte ("On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours / Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour" (…) "Je twisterais les mots s'il fallait les twister / Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez"). Ferrat lui-même, dans les années 60 et 70, était l’archétype du chanteur engagé, longtemps aux côtés du Parti Communiste, dont il ne fut jamais adhérent, simplement "compagnon de route", pour reprendre cette expression qui fit florès à l’époque où le PCF ne marchait pas seul… En plein gaullisme (puis pompidolisme, puis giscardisme), ses chansons très politiques, glorifiant les révolutionnaires russes de 1905 (Potemkine), la révolution cubaine (Cuba si), l’idée communiste (Camarade), les guérillas sud-américaines (Les Guérilleros), les Communards (La Commune), mai 68 (Au printemps de quoi rêvais-tu ?), lui valurent évidemment quantité de problèmes avec la censure et une présence discrète sur les ondes. Son grand succès public n’en fut que plus remarquable, qui dépassa toujours de très loin sa famille politique (il est vrai plus nombreuse alors qu’aujourd’hui…). On pouvait être fidèle lecteur du Figaro et amateur de Jean Ferrat (si, ça a dû exister !). ![]() Il est vrai que si la tentation est grande de réduire Ferrat à ses seules chansons engagées, elle est fausse (et cette seule dimension, pour le coup, ne lui aurait jamais permis de rencontrer le même succès). Après quelques enregistrements restés confidentiels (mais qui lui vaudront de rencontrer la chanteuse Christine Sèvres, qui deviendra sa femme), tout avait d’ailleurs commencé avec Ma môme, chanson sans contenu politique explicite mais s'adressant directement à ce que tout le monde appelait encore la classe ouvrière : Ma môme, ell' joue pas les starlettes Ell' met pas des lunettes De soleil Ell' pos' pas pour les magazines Ell' travaille en usine A Créteil Dans une banlieue surpeuplée On habite un meublé Elle et moi La fenêtre n'a qu'un carreau Qui donne sur l'entrepôt Et les toits C’est cette attention à la France du "peuple", sans démagogie populiste, qui lui vaudra l’affection de beaucoup, par exemple via l’une de ses chansons les plus fameuses, La Montagne, composée pour le film La Vieille dame indigne, de René Allio (1965), l’une de ses rares collaborations pour le cinéma (citons aussi sa fugitive participation au Vivre sa vie de Godard, trois ans auparavant). Jean Ferrat a bien entendu aussi beaucoup chanté l’amour, notamment en mettant en musique de nombreux textes de son poète fétiche, Louis Aragon (et probablement pas seulement par proximité idéologique, même si chanter du Aragon était quasiment un passage obligé pour un sympathisant communiste). Réduire Ferrat à ses seuls textes est une autre erreur, souvent commise. Au début des années 60, sa rencontre avec Alain Goraguer sera décisive et donnera naissance à une collaboration d’une très grande richesse musicale, à la fois très ancrée dans la tradition de la grande chanson française (portée par la manière de chanter très classique de Ferrat, avec une voix très bien posée) et dans le paysage pop des années 60 et de la première partie des années 70, flirtant parfois avec quelques volutes gentiment psychédéliques (souvent avec humour) au croisement des deux décennies. Venant du jazz (et lui-même éminent pianiste), comme Ferrat, d’ailleurs (guitariste, pour sa part), Goraguer avait déjà derrière lui plusieurs brillantes années d’arrangeur pour Boris Vian et Serge Gainsbourg (on ne dira jamais assez à quel point sans Goraguer, Michel Colombier, Jean-Claude Vannier ou Arthur Greenslade, Gainsbourg n’aurait jamais tout à fait été Gainsbourg, malgré son génie de compositeur et de parolier). Pendant une quinzaine d’années, les deux hommes (aidés des paroliers de Ferrat, qui n’écrivait pas toujours seul ses chansons) vont aligner les albums qui devraient aujourd’hui être considérés comme des classiques, au même titre que ceux de Nougaro (dont Goraguer fut aussi souvent l’arrangeur) ou Brel. ![]() Ferrat fut également le grand artisan de la carrière d'Isabelle Aubret, qui chanta nombre de ses chansons
A partir de la fin des années 70, la discographie de Ferrat commença à baisser en qualité et en intérêt (2). Il n’est pas interdit de penser que le début de l’effondrement de l’"idéal communiste" (la révélation du goulag et du "socialisme réel", l’euro-communisme, l’union très contrariée de la gauche, l’intervention soviétique en Afghanistan…) n’y est pas étranger. Sa chanson Le Bilan (sur l’album Ferrat 80) marque même une spectaculaire rupture avec le PCF (pas encore déstalinisé…), même si Ferrat se garda bien de jamais sombrer dans l’anti-communisme, comme tant d’autres (il appelait d’ailleurs à voter pour les listes Front de Gauche/Parti Communiste aux élections régionales cette année, dont il ne connaîtra donc jamais le résultat) : Ah ils nous en ont fait avaler des couleuvres De Prague à Budapest de Sofia à Moscou Les staliniens zélés qui mettaient tout en oeuvre Pour vous faire signer les aveux les plus fous Vous aviez combattu partout la bête immonde Des brigades d’Espagne à celles des maquis Votre jeunesse était l’histoire de ce monde Vous aviez nom Kostov ou London ou Slansky Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui Ah ils nous en ont fait applaudir des injures Des complots déjoués des dénonciations Des traîtres démasqués des procès sans bavures Des bagnes mérités des justes pendaisons Ah comme on y a cru aux déviationnistes Aux savants décadents aux écrivains espions Aux sionistes bourgeois aux renégats titistes Aux calomniateurs de la révolution Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui Ah ils nous en ont fait approuver des massacres Que certains continuent d’appeler des erreurs Une erreur c’est facile comme un et deux font quatre Pour barrer d’un seul trait des années de terreur Ce socialisme était une caricature Si les temps on changé des ombres sont restées J’en garde au fond du coeur la sombre meurtrissure Dans ma bouche à jamais le soif de vérité Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui Mais quand j’entends parler de "bilan" positif Je ne peux m’empêcher de penser à quel prix Et ces millions de morts qui forment le passif C’est à eux qu’il faudrait demander leur avis N’exigez pas de moi une âme de comptable Pour chanter au présent ce siècle tragédie Les acquis proposés comme dessous de table Les cadavres passés en pertes et profits Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui C’est un autre avenir qu’il faut qu’on réinvente Sans idole ou modèle pas à pas humblement Sans vérité tracée sans lendemains qui chantent Un bonheur inventé définitivement Un avenir naissant d’un peu moins de souffrance Avec nos yeux ouverts et grands sur le réel Un avenir conduit par notre vigilance Envers tous les pouvoirs de la terre et du ciel Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui ![]() Avec Ouralou, à qui il consacra une chanson (ça fait un peu fan de Johnny, ça, pour le coup...)
Il est vraisemblable que sa mort le grandisse encore et surtout souhaitable qu’elle mette fin au vilain ostracisme dont il reste victime de la part de la critique musicale française, pourtant si prompte à porter aux nues certains de ses contemporains qui n’avaient pas son talent. Jean Ferrat est mort le 13 mars, dans son Midi qu’il avait fait terre d’adoption, lui le pur Parisien, depuis de nombreuses décennies, loin des médias avec lesquels il entretint toujours des rapports distants. (1) Bien sûr, je ne feins pas d’ignorer que Nuit et brouillard ne traite pas spécifiquement de la rafle du Vel d’Hiv’, ni même du sort des seuls Juifs français… (2) Il eut de surcroît la très mauvaise idée de (mal) réarranger la totalité de son répertoire au début des années 80 en quittant Barclay pour Temey. C’est malheureusement ses versions là qui sont majoritairement diffusées dans le commerce aujourd’hui. Espérons que sa mort permette la réédition des vrais albums originaux…
Commentaires
De : Elysia Flûte de zut. J'adore ce chanteur. C'est toute mon enfance. Ses chansons, le type, flûte. Aragon, Neruda, je ressens la même chose que quand cet imbécile de Léo s'est cassé le 14 Juillet 93. C'est la vie mais en même temps çà me fait cafarder là tout de suite. En plus, Jean, t'as raté les élections régionales :( Ils ont vraiment l'humour noir, les deux. Heureusement il reste son oeuvre. 'Ah qu'il vienne au moins le temps des cerises Avant de claquer sur mon tambourin Avant que j'aie dû boucler mes valises Et qu'on m'ait poussé dans le dernier train' Insérer un commentaire : |
