Lorsqu’il fut pour la première fois publié en 1995, ce disque fit date tant il révolutionna l’écoute et la conception de ce qu’on appelle joliment l’automne du Moyen-âge, autrement dit le début du XVème siècle. Quelques décennies avant le foisonnement humaniste du Quattrocento, qui fit surtout éclater les formes graphiques et l’idée-même de culture, la musique italienne est sous influence française : c’est l’ars subtilior et ses raffinements métriques et rythmiques, illustré par le célèbre Codex Faenza. Mais un autre courant, va puiser son inspiration dans la poésie de Pétrarque, mort en 1374, et chez Dante, initiateur du dolce stil novo, fruit de la Toscane, premier courant littéraire italien en langue vulgaire, qui élabore tout un langage de l’amour, métaphorique et psychologique, un lyrisme à la fois introspectif et analytique, que résume parfaitement le titre de l’album : d’amour raisonnant.
C’est dans cet espace paradoxal que se tiennent les œuvres de Francesco Landini, Matteo Perusio ou Johannes Ciconia, telles qu’elles sont conservées dans les manuscrits pour la plupart toscans que Pedro Memelsdorff, flûtiste et animateur de l’ensemble, est allé ouvrir pour établir ce programme. Expression d’un italianisme spéculatif légèrement teinté d’expérimentation française, le neo-stilnovo s’incarne ici comme un dialogue entre une conception poétique de l’Amour et la réflexion musicale d’une époque, comme l’explique Memelsdorff dans son livret prodigieusement érudit. Or, - et c’est toujours le cas chez Mala Punica comme chez d’autres ensembles (La Reverdie ou Daedalus, entre autres), cette érudition sublime l’expression musicale au lieu de l’entraver.
Par son instrumentarium à la fois discret et virtuose (flûtes, vièles, organetto, luth et une captivante cloche), l’ensemble italien parvient à créer une atmosphère d’une douceur incroyable, méditative, raffinée (Sera quel zorno may), écrin et miroir du chant inspiré et agile de Jill Feldman et Giuseppe Maletto. La sagacité du contrepoint, en même temps que l’enchantement immédiat des lignes mélodiques, aboutissent à la fascination sonore. Cette magie d’un autre âge, d’une grande poésie, tantôt plaintive, tantôt insouciante (Ad ogne vento), toujours passionnante, étonnera le néophyte, tandis que les subtilités pré-humanistes du texte combleront le connaisseur. L’habileté rythmique, le dialogue des voix, l’art combinatoire des lignes, sont magnifiés par le savoir-faire des musiciens comme par la prise de son.
Si cet opus fut le deuxième de l’ensemble, après Ars Subtilis Ytalica, c’est bien lui qui contribua à la renommée de Mala Punica (la pomme punique, c'est-à-dire la grenade). Depuis, chacun de leurs rares disques (une dizaine) a constitué un jalon important dans l’exploration sonore des avant-gardes médiévales, jusqu’au tout dernier, Faventina, qui sillonne le Codex Faenza d’une manière totalement neuve et polémique. On ne saurait trop le conseiller à l’auditeur, comme chacune de leurs productions. C’est tout ce qui fait le prix de cette réédition : nous rendre à nouveau disponible un moment majeur en termes d’incarnation musicale et de beauté sonore.
Mala Punica - "D’Amor Ragionando – Ballades du neo-Stilnovo en Italie (1380-1415)" (Arcana)