On avait laissé La Grande Sophie au milieu des clapotis Des vagues et des ruisseaux, son précédent album publié en janvier 2009, qui avait marqué un net tournant dans un style musical jusqu’alors caractérisé majoritairement par l’énergie des guitares. Dans cet opus acoustique, dont les arrangements à la fois travaillés et chaleureux révélaient indiscutablement la patte d’Edith Fambuena, on sentait affleurer, sous cette légèreté affichée qui est une des marques de fabrique de la chanteuse, une part d’intimité permettant à certains de ses titres de trouver l’émotion juste. La réussite tant publique que critique de ce disque aux parfums classiques couronné par le Grand Prix de l’Académie Charles Cros faisait attendre la suite avec une certaine impatience ; la voici avec La place du fantôme, paru il y a quelques semaines.
Cette nouvelle réalisation ne fait mentir ni sa pochette sombre, ni son titre à la Modiano et impose, dès les premières notes du Bye bye etc. qui l’ouvre, une atmosphère dense et traversée de lueurs inquiètes que les 38 minutes suivantes ne feront que confirmer, en dépit de quelques échappées plus joyeuses (Quand on parle de toi, probablement la chanson la plus anodine de l’ensemble), étant bien entendu que le sourire et l’humour ne sont jamais complètement absents des compositions de La Grande Sophie. Il n’en demeure pas moins que cet album, coproduit avec Ludovic Bruni, Vincent Taeger et Vincent Taurelle, des musiciens ayant fait leurs armes du côté du jazz et collaboré, entre autres, avec Françoise Hardy, Émilie Simon ou Charlotte Gainsbourg, mélangeant allègrement les influences pop, funk et même une légère touche de new-wave, l’acoustique et l’électronique, distille une mélancolie qui, pour demeurer lumineuse, n’en est pas moins extrêmement prégnante. En effet, sous ses mélodies fluides, ses arrangements exempts de toute lourdeur permettant à la voix de s’épanouir pleinement et de conserver toute sa lisibilité et ses rythmes souvent dansants, La place du fantôme ne cesse de conter les désenchantements et les incertitudes de l’amour (Ne m’oublie pas), les attentes vaines (Peut-être jamais), le moment du grand départ (Sucrer les fraises), la solitude du quotidien (Ma radio) et l’inexorable fuite du temps (Tu fais ton âge), fil conducteur d’un parcours qui se termine sur une bouleversante adresse à une imaginaire Suzanne, dont la décantation confine à la grâce pure et simple, un moment suspendu où l’âme se révèle dans toute sa nudité mais aussi dans son incandescence. Car là où des artistes moins inspirés auraient pu livrer un disque blafard, superficiel ou geignard, La Grande Sophie, au contraire, dessine chacune des dix chansons qu’elle propose avec une étonnante fermeté de trait et les investit totalement, faisant de chacune d’elles autre chose qu’un exercice de style autour de sujets au fond mille fois rabâchés. Il passe dans ce disque aux atmosphères tantôt rougeoyantes, tantôt estompées, quelque chose d’à la fois terriblement acéré et d’infiniment tendre, une kyrielle de non-dits rendus pourtant suffisamment éloquents pour que l’auditeur se sente à la fois concerné et touché par ce qui lui est conté, beaucoup de résignation mais tout autant d’espoirs portés par une énergie qui, pour être souterraine, n’en est pas moins efficace.
La place du fantôme prolonge d’une façon inattendue mais totalement convaincante le virage pris par La Grande Sophie dans Des vagues et des ruisseaux, opérant à la fois un creusement et un début de distanciation vis-à-vis des émotions contradictoires venant tôt ou tard assaillir qui parvient à un point de son existence dont il ressent le caractère crucial. Plus cohérent et plus personnel encore que son prédécesseur, cet album hanté et profondément émouvant, qui pourra déstabiliser ceux qui avaient de l’univers de la chanteuse une vision un peu trop uniforme, marque une étape importante de son évolution dont on peut aujourd’hui gager qu’elle sera décisive.
La Grande Sophie, La place du fantôme (AZ, 2012)