- Génie et prestidigitations -
De toutes les magiciennes, Cassandre fut la plus fêtée. Seule et désaimée, prophétesse malheureuse du désastre de Troie, celle qui prédit la destruction de l'humanité depuis l'Agamemnon d'Eschyle à L'Armée des douze singes de Terry Gilliam ici, devient Iris.
Né en 1636 à Venise, celui qu'on appelait le Patrizio Veneto est l'auteur d'une Cassandre unique en son genre, et qui participe d'un choeur d'héroïnes où se sont côtoyées Ariane, Lucrèce et Andromaque. Tiré de la traduction de l'Illiade d'Antonio Maria Salvini, le livret d'Antonio Conti est le soubassement d'une oeuvre qui chante le désespoir avec grâce et liberté.
La voix du contre-ténor Kai Wessel vague à loisir entre arias et récitatifs, heureusement soutenus par le continuo d'un David Blunden qui s'accorde et à cris au lamento des personnages. De la colère d'Achille aux larmes des Troyennes, c'est la vaste trame du songe héllénique qui se dresse à l'horizon d'une partition étonnamment moderne. Représentative du baroque tardif, et qui tend vers l'exubérance et la prolifération des émotions, l'esthétique de Cassandra s'appuie sur une subtile dialectique de la lettre et de l'esprit; la voie vaut ainsi comme le fil conducteur d'une série d'escales dans l'histoire et mouvante, de la guerre de Troie.
Frappante originalité du schéma poétique : la lutte légendaire entre Achille et Hector donne lieu aux combats et aux apparitions annoncées; et le personnage de Cassandre d'intervenir in fine, à la faveur d'un questionnement aux accents métaphysiques... L'ossature du poème est l'occasion d'un fabuleux voyage, où l'histoire, magistralement figurée par la licence inhérente à l'interprétation baroque, donne libre cours au dialogue des lettres et des sons. Et c'est une liberté également intelligente qui se rejoue au coeur même de l'interprétation, qui sacrifie à la traditionnelle improvisation et à des choix d'ornementation particulièrement originaux.
Formée à l'Académie de musique de Lübeck et au contact de René Jacobs, la voix de Wessel incarne merveilleusement l'écart, baroque s'il en fût, l'équilibre ténu entre diction et élocution, entre l'épanchement et la retenue, l'espressivo et l'obligato. Elle donne à voir et à sentir l'extrême et religieuse sensualité du castrat sous un voile plus charnel, et qui s'éploie sur un ambitus de 3 octaves. Légère mais également ferme, elle laisse s'échapper par une manière de réserve la part insondable du poème par-delà les variations de couleurs dramatiques de la storia. L'entente avec le clavecin ne laisse pas de surprendre et ce, d'autant plus qu'elle s'affirme aussi bien dans le récitatif que dans les arias, dans l'exaltation que dans la plainte. Le chant est assuré, affirmé; sans doute un peu « réservé » mais, c'est peut-être par là qu'il touche plus que d'autres encore.
Baroque par excellence, la
Cassandra de Marcello, chef d'oeuvre encore peu connu de l'Italie du XVIIIe, déploie ici la virtuosité des voies musicales et de la voix humaine. Belle introduction au
Concerto pour clavecin BWV 981 de Bach – et d'après Marcello – que les mélomanes ont dans l'oreille, puisqu'elle en annonce l'art et la manière. Composé de quatre mouvements, (Adagio, Vivace, Adagio et Prestissimo) l'oeuvre est l'occasion pour le claveciniste (David Blunden, Australien, soliste international) de déployer, avec le génie dont seuls les musiciens authentiques sont capables, la vaste gamme d'émotions que recèle un instrument
concertant. Chromatismes et modulations rappellent, parallèlement aux géniales trouvailles de l'harmonie, que l'époque s'oriente vers le triomphe prochain du style classique. Moments de virtuosité alternent avec grandes envolées lyriques, le tout dans une geste dramatique qui doit sa justesse à la joie que trahit une interprétation à la fois extraordinairement gaie et soigneusement maîtrisée.
A Laure-Carlyne
Kai Wessel – David Blunden : Benedetto Marcello – Cassandra , édité par Aeon