Si l'Art m'était compté
Heureux les mélomanes qui entendront L'Art de la Fugue dans l'interprétation de Bernard Foccroulle. Né en 1953, cet organiste compositeur – pour ne citer que deux de ses activités – parvient sur l'orgue Thomas du Temple du Bouclier (Strasbourg), à faire de l'un des chefs d'oeuvre de Bach une surprise curieuse, et réussie.
Composée pour l'édition d'une douzaine de fugues et de quelques canons, la pièce n'a jamais cessé de susciter l'enthousiasme et moult interrogations quant à sa structure et à sa fin. Quel instrument pour L'Art de la Fugue ? Défendue par Gustav Leonhardt, c'est la thèse d'une interprétation pour clavecin qui fait autorité, du moins dans le milieu baroque. Mais tout porte à croire que l'oeuvre est également destinée à l'orgue. J'en veux pour preuve la version magistrale qu'en donne ici Bernard Foccroulle, fraîchement éditée chez Ricercar.
Foccroulle nous livre ici le travail d'un orfèvre de la musique. Fondée sur son étude manifestement attentive et originale du manuscrit, l'interprétation confère à l'oeuvre une couleur nouvelle. La disposition des pièces, savamment arrangée, fait de l'ensemble un système à la fois concis et logique, rigoureux et élégant. Soucieux de l'adhésion à la fois esthétique et intellectuelle des auditeurs à l'une des œuvres les plus complexes de son compositeur, l'organiste a défini un ordre qui donne à la succession des pièces un sens accessible aux connaisseurs et aux néophytes. L'écoute s'apparente dès lors à un processus au sens premier du terme, à une entrée puis à une exploration dans et de l'univers génial de L'Art, de sujets en contrepoints, de thèmes en renversements le long des couloirs musicaux d'une oeuvre qui, chef d'oeuvre, n'en est pas moins insaisissable.
Au mystère historique de la pièce qui tient, dira Bernard Foccroulle à sa dimension testamentaire, vient s'ajouter celui de l'orgue. Instrument d'église, étroitement lié aux lamentations et aux regrets mais aussi à la Célébration chrétienne et à la liturgie, l'orgue étire les notes dans un espace qui, à force de volume et de puissance touche au sacré. L'instrument rend à la perfection la caresse des résolutions, la virtuosité de l'harmonie qui se prête à mille et une figures d'exception.
La réussite de l'interprétation tient, là encore – et c'est assez rare pour être souligné – à l'alliance d'une grande technicité et d'une immense émotion. Chaque morceau est précédé, pour qui sait la deviner, de l'aspiration du musicien et non de l'exécutant. Du silence où s'élève la note liminaire et sans laquelle aucune autre n'a de sens.
C'est avec brio que Bernard Foccroulle exprime l'austérité si pure de L'Art de la Fugue; il ne laisse pas pour autant d'en dégager la sensualité mathématique qui trop souvent échappe à ses interprètes. D'en extraire, aussi, la part dramatique qu'il lie intimement au chef d'oeuvre inachevé dans le livret qui accompagne le double CD des éditions Ricercar.
De quoi placer la rentrée sous le signe de la Grâce.
Jean-Sébastien Bach - "L'Art de la fugue" - Bernard Foccroulle (Edité par Ricercar)