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Hommage à Gustav Leonhardt (1928-2012)

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Posté par Jean-Christophe Pucek le 2012-01-20



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« On ne joue pas du clavecin ou du violon, on doit jouer la musique, avoir en tête un son beaucoup plus grand que celui qu’on a sous les doigts, être nourri par l’étude de la partition et par toute la culture qui l’entoure, les tableaux, les traités, la poésie, les autres instruments, la musique d’ensemble… »
Gustav Leonhardt (entretien avec Gaëtan Naulleau, Diapason, mai 2008)


Chacun savait qu’un cycle important était en train de s’achever après ce concert du 12 décembre 2011 qui fut le dernier d’un Gustav Leonhardt aux forces épuisées par la maladie. Un mois aura suffi pour qu’elle emporte cette figure à la fois discrète et immense qui a donné à la renaissance et au développement de la musique baroque une impulsion vitale essentielle et formé plusieurs générations d’interprètes.

Lorsque l’on tente de remettre en perspective ce que l’on sait de la vie et de l’art d’un homme peu enclin aux confidences, on est immédiatement frappé par leur parenté avec les représentations d’églises, de villes ou de paysages du XVIIe siècle hollandais, dont la sûreté de construction impressionne de loin tandis que la multitude de détails fascine au fur et à mesure que l’on s’en rapproche. Né le 30 mai 1928 à ’s-Graveland près d’Hilversum, dans la province de Hollande Septentrionale, c’est d’abord au piano qu’il se forme avant que ses parents, à la fin des années 1930, fassent l’acquisition d’un clavecin « moderne » pour que le jeune garçon puisse tenir convenablement la partie de continuo des pièces musicales jouées en famille presque chaque soir. Entre l’instrument et lui, alors admirateur fervent de Wanda Landowska (1879-1959), se nouent des liens qui dureront une vie entière. En 1947, Gustav Leonhardt part étudier durant trois ans à la Schola Cantorum de Bâle auprès du claveciniste et organiste Eduard Müller, avant de gagner Vienne où, tout en enseignant à l’Académie de musique de 1952 à 1955, il dévore livre sur livre, publie une étude sur L’Art de la Fugue démontrant que l’œuvre a été écrite pour le clavecin, donne ses premiers concerts et grave ses premiers disques pour Vanguard, dont un Frescobaldi qu’il qualifiera d’« horrible » en 1952 et sa première version des Variations Goldberg l’année suivante, tous deux sur des clavecins « modernes ». Le premier miracle discographique d’un parcours qui en comptera beaucoup a lieu en mai 1954 lorsqu’il enregistre, en compagnie de Nikolaus Harnoncourt, son cadet de dix-huit mois qui demeurera un fidèle compagnon de route, un mémorable microsillon regroupant les cantates BWV 54 et 170 ainsi que l’Agnus Dei de la Messe en si mineur de Bach ; le soliste n’est autre que le contre-ténor Alfred Deller, dont Leonhardt ne cessera d’affirmer l’influence importante qu’aura eue sur lui son exigence de lisibilité textuelle. De retour à Amsterdam, il est nommé professeur au conservatoire et organiste à la Waalsekerk, tribune qu’il quittera pour celle de la Nieuwe Kerk en 1981. Il fonde, en 1955, le Leonhardt-Consort, avec lequel il va enregistrer nombre de disques de musique anglaise et française, alors peu explorées, puis participer à un des projets discographiques les plus ambitieux lancés dans les années 1970, l’enregistrement, sur instruments anciens, de l’intégralité des cantates de Bach pour Telefunken (qui deviendra ensuite Teldec). Cette aventure partagée avec Harnoncourt va mobiliser ses forces de 1971 à 1990, sans l’empêcher, en parallèle, de fonder La Petite Bande avec les frères Kuijken en 1972 et d’éditer les Fantaisies et les Toccatas de Sweelinck en 1974, tout en poursuivant ses activités de soliste et de chef d’ensemble au concert comme en studio, livrant, pour ne citer que quelques exemples, des versions époustouflantes de pièces de Louis Couperin ou de Domenico Scarlatti, et, bien sûr, de Bach, comme les Suites anglaises (1973) ou les Concertos Brandebourgeois (1976), ces derniers réunissant la fine fleur des instrumentistes néerlandais et flamands rencontrés par Leonhardt après son retour à Amsterdam, les Kuijken évidemment, mais également Anner Bylsma ou Frans Brüggen. Après une période de silence discographique à partir du milieu des années 1990, il livre entre 2002 et 2007, pour le label Alpha, ses derniers récitals au clavecin et à l’orgue ainsi qu’un ultime enregistrement dédié à deux cantates profanes de Bach.

Le mot qui vient le plus spontanément à l’esprit pour définir Gustav Leonhardt est celui d’austérité, généralement suivi, pour faire bonne mesure, par le rappel de sa foi calviniste. Je serais néanmoins tenté de le remplacer par celui de concentration, presque au sens alchimique du terme, l’élimination du superflu aboutissant à un substantiel enrichissement de la matière restante. Qu’il s’agisse du garçonnet passant ses journées à accorder et jouer son premier clavecin dans les Pays-Bas occupés des années 1940, du jeune professeur des années de Vienne hantant les bibliothèques, du musicien accompli préparant avec une extrême minutie chacun de ses disques ou concerts pour que le jeu puisse ensuite se déployer librement – « Quand on joue, on ne pense pas ; on a pensé » déclarait-il – c’est bien le sentiment d’un travail continûment assidu et concentré comme condition de la liberté de l’interprète qui s’impose ; un humble artisanat et une profonde méditation visant à servir la musique et en porter l’émotion jusqu’aux autres en ne cherchant jamais à tirer la couverture à soi, une attitude aux antipodes du culte de l’effet gratuit et de la facilité aujourd’hui parfois si injustement prisée. Bien sûr, cette esthétique du classique mêdén agan (« rien de trop ») est patente dans son approche toute de fluidité et de lisibilité polyphonique de la musique pour clavier, mais prenez le temps de réécouter ses cantates de Bach dans l’intégrale Teldec et vous constaterez que toutes les forces en présence y sont mobilisées dans un seul but, celui de rendre la Parole sensible à l’esprit comme au cœur et donc agissante. On trouvera probablement des versions plus raffinées et sans nul doute plus spectaculaires de ces œuvres, mais je doute que l’on puisse en trouver qui usent de plus d’éloquence pour s’adresser à l’auditeur – au fidèle. Fidélité, voici un autre mot pour définir Gustav Leonhardt. Fidèle au facteur de clavecins de ses débuts, Martin Skowroneck, fidèle au producteur Wolf Erichson pour lequel il enregistrera plus de 70 disques successivement pour Das alte Werk, Seon et Vivarte, fidèle aux musiciens ayant vécu à ses côtés les heures aventureuses de la redécouverte de la musique baroque, les Harnoncourt, Brüggen, Bylsma, Kuijken, et surtout fidèle à lui-même et à ses convictions, n’ayant jamais cédé aux sirènes du succès et des modes, ayant préféré se détourner de l’opéra plutôt que subir les errances des metteurs en scène et toujours refusé de s’écarter de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles en assumant son peu de goût pour le pianoforte ou le répertoire romantique. Pour qui accepte que ces deux choses puissent s’exprimer autrement que de façon tonitruante, il est évident que Leonhardt est un homme de passion et de convictions, remettant sans cesse en question les acquis – son « on ne sait pas » demeure célèbre – et ne cherchant jamais à prouver à la façon souvent sanguine d’Harnoncourt, s’attachant simplement, en se fondant sur une profonde compréhension des œuvres et de leur contexte, à proposer et à ouvrir des pistes, avec une inlassable curiosité non seulement pour la musique, mais pour tous les autres arts, car il avait saisi mieux que beaucoup à quel point le dialogue entre les différentes disciplines est essentiel pour les comprendre réellement. La diversité d’approche et le niveau atteint par ses élèves, qu’ils se nomment Ton Koopman, Christopher Hogwood, Skip Sempé ou Pierre Hantaï, attestent magnifiquement tant de l’absence de systématisme que de l’exigence de son enseignement.

Il y a fort à parier qu’en homme élégant et discret, Gustav Leonhardt aurait détesté les hommages dont il est l’objet depuis quelques jours dans le monde entier, celui-ci comme les autres. Il m’était cependant impossible de ne pas honorer la mémoire d’un de ceux sans l’engagement duquel rien de ce que les plus jeunes amateurs de musique baroque considèrent aujourd’hui comme acquis, en termes d’interprétation comme de répertoire, n’aurait été envisageable. Loin de l’image de divinité inaccessible et marmoréenne, c’est le formidable vivant dont le regard s’est pour toujours refermé sur les miroitements du Herengracht en ce 16 janvier 2012 que j’ai tenu à saluer.

Écouter Gustav Leonhardt :

Le legs discographique du musicien est considérable, puisqu’il a signé plus de 200 enregistrements en qualité de soliste ou de chef, dont il faut dire d’emblée que nombre ne sont malheureusement disponibles que de façon très aléatoire ; les extraits retenus pour accompagner ce billet d’hommage ne sont que de faibles reflets d’un ensemble dont l’importance fait espérer un jour une édition intégrale.
À qui ne connaîtrait pas ou peu le travail du maître, je conseille en priorité le récital qu’il consacrait à des compositeurs anglais et allemands chez Alpha et qui a le mérite d’offrir un vaste panorama des répertoires qu’il abordait, à la notable exception de la musique française, en particulier Louis Couperin et Antoine Forqueray avec lesquels ses affinités sont indiscutables. Le mieux est ensuite de partir à la découverte de ses disques avec le même esprit curieux qui l’a animé tout au long de sa vie : vous y trouverez mille occasions d’apprendre et de vous émouvoir, y compris lorsque la réalisation vocale ou instrumentale est imparfaite ou datée.

Bach – Bull – Byrd – Gibbons – Hassler – Pachelbel – Ritter – Strogers. Gustav Leonhardt, claviorganum et clavecin. 1 CD Alpha.




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Commentaires
De : vousavezditbaroque

Merci Mr Pucek , tout est vrai et bien écrit, plein de cette clarté dont Gustav Leonhardt était le chantre. Il était non pas seulement un interprète mais bien le témoin d'une musique qui n'a pas d'époque pour se vivre. Certains lui reprochaient son jugement sur la musique post-1750, mais tout baroqueux ressent ce gouffre qui s'est creusé à cette époque là ...le baroque était la parfaite et heureuse conséquence de l'évolution musicale européenne depuis le moyen-âge, chaque génération a fait toujours un peu mieux pour arriver à cette première moitié du 18ème siècle ou tout à coup le musicien l'emporte sur la musique , les effets sur la structure , le sentiment sur l'émotion, le métal sur le bois, l'individualisme sur le communautaire....bref le romantisme...le retour qu'a amorcé Gustav Léonhardt et bien d'autres ,c'est peut être la fin de cette parenthèse de tous les excès que fut le romantisme , et pourquoi pas l'arrivée de nouveaux compositeurs reprenant enfin le travail laissé en plan depuis 250 ans....

De : eratobach

un grand musicien nous a quitté, c'est sûr, et un immense claveciniste, remarquable par l'intélligence de son jeu.
On ne peux oublier que Léonhardt a été l'un des pères du mouvement baroqueux, qui, devenu un dictact dans les années 80 et 90, a creer pas mal de confusions dans le monde mélomanes, et beaucoup de souffrances dans celui des musiciens...
Heureusement, les choses se sont appaisées, et les excès de ce mouvement sont maintenant oubliés

De : fredericm




Le 17 janvier dernier, alors même que les médias n’avaient pas encore réagi, c’est par le bouche à oreille de quelques amis et admirateurs du maître que nous apprenions le décès de celui qui marquera de son immense empreinte plus de soixante ans d’interprétation baroque. C’est bien le terme de « pionnier » qui vient à l’esprit quand on considère le chemin qui fut le sien depuis l’après-guerre. Dans le sillage de quelques autres découvreurs célèbres, Thurston Dart, August Weizinger, Jean Saint- Arroman, Helmut Walcha, entre autres..., il s’entoure dès les années 60 d’une pléiade d’amis, avec qui il fera son miel de tout un monde musical à redécouvrir. C’est l’époque où il fondera son orchestre « la petite bande ». Pour lui, et pour la période qui va de 1550 à 1750, revenir aux sources restait fondamental, afin d’étayer une nouvelle approche de la musique ancienne, par les traités, les instruments et leurs techniques, tout un ensemble, qui méticuleusement et patiemment étudié et travaillé, allait aboutir peu à peu à une révélation de tout un art qui semblait perdu à jamais, gommé par l’élan romantico-symphonique. Tout était à faire, à refaire, et dès ses premiers disques chez Vanguard vers 1965, le ton était donné. Il profite alors de la restauration d’un clavecin historique de Dulken (facteur de clavecin flamand du XVII° siècle), instrument alors désossé dans l’atelier d’un facteur de clavecin, pour en scruter et mesurer toutes les parties, et proposer à Martin Skowroneck d’en réaliser une copie. C’est ainsi que nous avons découvert sur ce clavecin « retrouvé », la plupart des grandes œuvres de Bach, dont cette fameuse Ouverture à la française en si mineur BWV 831, contenue sur un microsillon 25 cm de la collection Opus chez Harmonia Mundi, qui demeure l’une de nos plus belles joies discographiques de jeunesse. Jouer sur un tel instrument remettait tout en cause : les dimensions même de la caisse, l’alliage des cordes, le diapason souvent plus bas accompagné d’un tempérament inégal adapté, la taille des touches, plus petites, qui révolutionnait la manière de placer la main sur le clavier, et enfin le son, qui s’éloignait résolument des monstres enfantés par Pleyel au début du XX° siècle.
Gustav Leonhardt, toujours à l’écoute de son meilleur professeur, le clavecin, découpe le temps et les rythmes en micro intervalles, donnant du poids, de la longueur ou de la légèreté à certaines notes, de manière à ce qu’à chaque instant vibre toujours, et quelque part, une corde, afin de nourrir, amplifier et habiter le son. Subtilement, les deux mains se décalent très légèrement, laissant précéder la basse dans son rôle de conductrice, d’horloge interne...
Vinrent ensuite les cantates de Bach, patiemment enregistrées pour Teldec, en alternance avec Nicolaus Harnoncourt, et religieusement distillées par Jacques Merlet à la radio le dimanche matin, tout au long des années 80 : Quelle belle et inspirante entrée en matière pour moi, au volant, sur la route de Saint-Guilhem-le Désert avant d’accompagner à l’orgue la messe dominicale ! Très critiquées à l’époque, car bousculant beaucoup de préjugés et d’habitudes bien ancrées, ces interprétations ouvraient une voie royale à tout ce qui se fait aujourd’hui, en une apparente évidence, le seul défaut de Leonhardt étant finalement peut-être d’avoir eu raison un peu tôt.
J’ai eu pour ma part la chance d’entendre souvent Gustav Leonhardt dans le cadre de festivals dans notre région en quelques lieux privilégiés qu’il aimait particulièrement: Maguelone, Saint-Guilhem, Uzès, en soliste ou accompagné de quelques fidèles complices, comme les frères Kuijken, Franz Brüggen, Anner Bylsma ou le ténor John Elwes à qui il confia si souvent des rôles dans les cantates de Bach, et les opéras de Rameau (Pygmalion chez HM). A chaque fois ces concerts étaient une fête où tout semblait aller de soit : un énoncé de l’évidence, au travers d’une merveilleuse élégance. Les amis organisateurs s’enthousiasmaient et se passionnaient : Monique Bernat à Saint-Guilhem, Philippe Leclant à Maguelone, et nous avec eux. Encore plus marquants dans mes souvenirs furent quelques cours dispensés lors des Académies de Musique à Toulouse, où durant les années 80 se déroulait un concours international d’orgue, sur le nouvel orgue Ahrend du musée des Augustins, où Gustav Leonhardt faisait partie du jury. Sous son aspect un peu austère de calviniste claveciniste, avec son éternel costume gris et sa petite cravate mince, rehaussés d’un regard gris-bleu malicieux voire coquin, il pouvait être redoutable de sévérité, mais sans doute aussi de lucidité, lançant à une jeune candidate après l’exécution d’un prélude de Bach : « je n’aime pas votre manière de jouer ! », mais se mettant aussitôt au clavier « pour montrer », la lumière jaillissait aussitôt, et l’élève respirait.
Les concerts furent pour lui une grande partie de ses activités de musicien, aimant dans ce cadre, le contact privilégié avec la musique, pour un public hypnotisé par un jeu qui semblait pourtant sorti de presque rien, jouant souvent des auteurs peu joués, voire inconnus du grand public : Kerll, Ritter, Böhm, mais avec une telle grâce. Jamais de virtuosité gratuite malgré une technique des plus solides, mais le son, le son, toujours le son, et une haute inspiration, qui se transmettait magiquement à l’auditeur.
L’homme était vulnérable aussi, disant le mal qu’il avait à se concentrer pour disait-il « jouer toutes ces notes au bon moment », ou une autre fois sensible à une température un peu froide, se plaignant alors de n’avoir pu mener à bien comme il l’aurait souhaité telle gigue de Bach, d’où l’utilisation de ses légendaires mitaines. Quelques concerts resteront à la postérité par des enregistrements, ou autres vidéos qui circulent désormais sur internet. A chaque fois ces concerts furent des leçons d’histoire, de musique, et d’interprétation, pour de nombreux disciples, ou de simples mélomanes. Au début de ses études de clavecin au conservatoire de Nice, un autre claveciniste, foudre de travail, Scott Ross, devenu si célèbre par la suite, avait lancé un jour « Je serai Leonhardt, ou rien ! ». C’est dire l’empreinte profonde et la fascination qu’exerçait Gustav Leonhardt sur les jeunes clavecinistes dont il était le modèle.
Cet artiste fut aussi un brillant musicologue, mettant à profit ses nombreuses recherches. On se souvient de son brillant ouvrage sur l’Art de la Fugue de Johann Sebastian Bach, où, calmement mais avec conviction et preuves à l’appui, il démontra que cet œuvre avait été pensée pour le clavier, et lui seul.
La contribution à l’orgue de Gustav Leonhardt est assez différente. Il fut à Amsterdam, titulaire de plusieurs tribunes dont le magnifique orgue baroque de la Waalse-kerk dont il était très fier. Moins révolutionnaire qu’au clavecin, son approche semble plus sage, plus stricte, avec quelque chose de plus protestant. Moins rompu que d’autres aux difficultés du pédalier, il proposa du coup un répertoire différent, plus « manualiter », sur de nombreux orgues historiques d’Europe. C’est un immense apport pour la connaissance encyclopédique de musiques finement adaptées sur des instruments en harmonie avec les diverses écoles européennes de facture d’orgue. Il présida à diverses restaurations à l’authentique à de nombreuses reprises. Une cinquantaine d’orgues sont ainsi représentés mettant en valeur le patrimoine du Danemark, à l’Italie, en passant par l’Allemagne, l’Autriche ou la France.
On notera qu’il en fut de même pour le clavecin où sa discographie ne présente pas moins d’une quinzaine d’instruments, pour la plupart historiques, et une nouvelle fois témoins incontournables des différentes écoles de facture.
Sa discographie s’étale environ sur une cinquantaine d’années, depuis les premiers Vanguard des années 60, jusqu’aux derniers réalisés dans les années 2000 pour le label Alpha. Entre temps, de prestigieuses collections avaient vu le jour, où il occupait non seulement une place de choix, mais en constituait même l’un des principaux moteurs. La série « Das Alte Werke » de Telefunken, reste incontournable, elle devint par la suite Teldec (contraction de Telefunken et Decca). Le catalogue Deutche Harmonia Mundi fut l’un de ses premiers, avec de légendaires contributions avec le Collegium Aureum. Par la suite, il s’était tourné vers Philips Seon, et Sony, avec ses fidèles amis musiciens, il disait alors que toute discussion passait avant tout par la musique, et que les répétitions habituelles étaient devenues parfaitement inutiles, parlant tous le même langage. Nous trouvons ici les grands cycles Bach au clavecin, les Brandebourgeois dans une version qui demeure la référence, et les orgues historiques, tout cela capté magnifiquement sous la direction artistique de Wolf Erichson : un son de rêve !
Cet aspect de l’art de Gustav Leonhardt, cet art du chef d’orchestre, il le cultiva longuement au travers de diverses productions dont les plus belles chez Rameau, ou Bach, demeurent des modèles incontournables. Son dernier album, il nous l’offrit en 2005 au travers d’un label russe (EMR), en un sublime récital Forqueray, et son ultime concert à Paris au Théâtre des bouffes du nord, le 12 décembre 2011.
Claveciniste, organiste, chambriste, chef d’orchestre, musicologue, professeur, et tout cela une modestie et une discrétion confondante. Ce qui le caractérisait vraiment était cette faculté de se retrouver dans la passé, des époques révolues, afin d’y puiser toute sa connaissance, afin de la transcender, de la comprendre, et la traduire à notre monde : En cours il nous faisait remarquer ceci : « Pourquoi Bach passe-t-il si bien aux yeux du grand public et pas François Couperin ? C’est si difficile avec cet auteur de convaincre l’auditeur. Le goût a évolué, la perception de la musique aussi depuis trois siècles, et avec le recul on comprend mieux alors qui étaient les musiciens du passé et ceux de l’avenir ». C’est pour cela qu’il préférait Rameau à Couperin, ou Mozart à Haydn.
Aujourd’hui cet artiste d’exception, ce géant comme l’on dit, s’en est allé paisiblement vers d’autres cieux, il reste cependant vivant dans le cœur de ceux qui l’on connu et écouté, et au travers de plus de 200 enregistrements, véritable trésor musical, que nous pourrons encore étudier et écouter, et dont les générations futures s’inspireront sans doute longtemps.
Au cours d’une discussion, on a pu entendre : « Celui qui peut dire merci à Bach, c’est bien Dieu lui même ». Bach aussi, quelque part peut remercier Gustav Leonhardt, il le lui doit bien.

www.fredericmunoz.org

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