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Gustav Leonhardt, The last recordings (Alpha)


Posté par Jean-Christophe Pucek le 2012-09-05



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Gustav Leonhardt a gravé, estime-t-on, quelque deux cents disques, constituant un legs à l’importance artistique et historique capitale, ces deux domaines étant, chez lui, indissolublement liés. Les plus de cinq heures de musique réunies dans ce coffret qui paraît quelques mois après sa mort, survenue le 16 janvier 2012, représentent l’ultime floraison, rendue possible par la relation de confiance qui s’était établie entre le musicien et le directeur artistique du label Alpha, Jean-Paul Combet. Outre le bonheur d’y voir reparaître la splendide anthologie enregistrée à l’orgue Dom Bedos-Pascal Quoirin de l’abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux qui avait disparu du catalogue, ces enregistrements offrent une manière de concentré de tous les univers abordés par le maître, à l’exception de la musique de chambre, un point de départ autant qu’un achèvement, une invite à remonter le temps pour découvrir les multiples facettes d’un art exigeant et singulier. En dehors de la péninsule ibérique, aucun élément ne manque au panorama de 150 ans de musique européenne qui, à la manière d’un Grand Tour idéal conduisant de l’Angleterre encore renaissante de William Byrd (c.1542-1623) à la Saxe du baroque finissant de Johann Sebastian Bach (1685-1750), en passant par la France des Couperin (Louis et François) et l’Italie de Frescobaldi, déploie devant nos yeux ses paysages contrastés.
Ce sont, bien entendu, les claviers qui règnent en majesté sur cette anthologie et, par chance, dans toute leur diversité, puisque s’y succèdent des clavecins de facture néerlandaise, française, allemande ou italienne, mais aussi le claviorganum et l’orgue. Cette variété d’instruments permet d’apprécier pleinement la capacité qu’avait Leonhardt, en fin connaisseur des possibilités de chacun d’eux, à tirer parti de leurs moindres particularités pour les intégrer pleinement à sa vision de chaque pièce. Tout au long des quatre premiers disques, on reste durablement fasciné par sa capacité de caractérisation mais aussi sa hauteur de vue qui, en se conjuguant, permettent de faire saillir l’unicité de chaque morceau sans jamais verser dans l’anecdote, son sens de l’architecture qui contient l’ornement dans son rôle sans jamais l’autoriser à devenir envahissant, et son éloquence permanente, qu’elle soit au service de vastes compositions exigeant du souffle ou de plus humbles miniatures, dont l’égale attention dans le traitement est révélatrice de l’humilité d’un immense musicien devant la musique elle-même. Partout, on retrouve la même noblesse de ton, la même concentration, le même refus de l’effet facile et de la gesticulation, que Leonhardt tenait pour des manifestations de vulgarité, mais aussi une vie qui palpite à chaque mesure en ménageant toujours une légère incertitude sur ce qui va suivre ; le maître, guidé par son respect du texte et sa parfaite connaissance du contexte dans lequel il s’inscrit, nous convie à le suivre sans jamais nous dévoiler complètement où il nous conduit, et ne cesse de nous surprendre, de nous questionner, de tromper nos attentes et nos certitudes pour nous faire redécouvrir même les œuvres que nous croyions bien connaître. Même le volume consacré aux cantates profanes de Bach hélas entaché, malgré un excellent orchestre, par des solistes majoritairement insuffisants (comment peut-on confier des œuvres de cette qualité à un contre-ténor aussi fade qu’approximatif et à une soprano si acide et criarde ?) et des choix de tempos pas toujours heureux, en particulier dans les chœurs, a des choses à nous apprendre, ces imperfections ne devant pas faire oublier la qualité d’une analyse toute entière mise au service de la compréhension intime et de la transmission des œuvres d’un compositeur qui fut plus qu’un sujet d’étude, le compagnon de toute une vie.
 
Au-delà d’un objet discographique séduisant et incontournable, malgré une certaine désinvolture éditoriale, ce coffret possède une immense valeur testimoniale qui le rend profondément émouvant. Les amateurs de lueurs mortifères chercheront en vain la moindre méditation faite sur ma mort future, pour emprunter à Froberger le titre d’une de ses Suites, dans cette somme, car à chaque mesure, que l’atmosphère soit joyeuse ou recueillie, c’est bien le même amour de la vie qui y éclate, sans fanfaronnade ni vaine agitation, mais avec l’éclat rassérénant de l’évidence.
 
Gustav Leonhardt (1928-2012), The last recordings. Œuvres de François Couperin, Abraham van den Kerckhoven, Johann Kaspar Ferdinand Fischer, Georg Muffat, Louis Marchand, John Blow (disque 1+), Girolamo Frescobaldi & Louis Couperin (disque 2), Hans Leo Hassler, Nicholas Strogers, William Byrd, John Bull, Orlando Gibbons, Johann Pachelbel, Johann Christoph Bach, Christian Ritter, Johann Sebastian Bach (disque 3*), William Byrd (disque 4), Johann Sebastian Bach, Cantates profanes BWV 30a et 207 (disque 5)
 
Gustav Leonhardt, clavecins, claviorganum*, orgue Dom Bedos-Pascal Quoirin de l’abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux+
 
Disque 5 : Monika Frimmer, soprano, Robin Blaze, alto, Markus Schäfer, ténor, Stephan MacLeod, basse
Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles
Café Zimmermann
Gustav Leonhardt, direction
 
1 coffret de 5 disques, Alpha 815




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