La mort de Ian Curtis et l'histoire du groupe Joy Division ont fait l'objet de nombreux écrits, livres ou articles, de nombreux films, fiction ou documentaires sur un sujet tant riche que symboliquement fort. Vous pensez en effet comme la mythologie du rock fut bien heureuse de se pencher sur le cas de Ian Curtis histoire d'accompagner du mieux possible l'essor nouveau de la cold/new wave au tout début des années 80 et ce jusque grosso modo jusqu'au passage de témoin (la corde pour l'un, le fusil pour l'autre) avec Kurt Cobain en 1994. La longue lignée des "héros morts du rock" voyait avec Ian Curtis un trait pour le moins appuyé de son histoire.
Voilà en effet un jeune héros qui mourut jeune (même pas à 27 ans c'te honte) et qui s'était fait connaitre en chantant le spleen & l'idéal (for a living) sur une musique martiale et froide comme un matin d'hiver mancunien : La bande-son d'une époque et l'émergence d'un nouveau son. L'époque c'était 1978-1980 dans le nord ouest de l'Angleterre et le son c'était cette cold wave rachitique mais énergique, à la violence latente et sous-jacente sous une bonne couche d'inspiration mélodique et de traumas versifiés. La musique de Joy Division, les mimiques de Ian Curtis sur scène, sa gestuelle unique, sa voix lourde et grave, tout ceci n'en finit pas de bouleverser et d'inspirer (dans le meilleur des cas, plagier sinon, hein Interpol ?) le rock d'aujourd'hui dans une large frange.
Ce DVD c'est d'abord la chance de pouvoir entendre (et voir) tous les principaux protagonistes de l'histoire, les vivants s'entend évidemment. De Bernard Summer à la maîtresse belge de Ian Curtis, la seule absente de marque étant la veuve du chanteur, Déborah, qui n'apparait pas physiquement dans le documentaire mais dont certaines citations de son livre sont toutefois reprises histoire d'avoir ici comme rarement les fameuses 3 sides to every story (mine, yours & the truth, oui j'ai envie de parler anglais!). On y croise ainsi au fil du récit aussi bien les musiciens du groupe que le roadie-manager du début, Tony Wilson également (le créateur du label Factory) ainsi qu'Anton Corbijn ou encore Peter Saville le fameux illustrateur du label Factory et tant d'autres, ils sont tous là pour remonter ainsi marche après marche le fil de leur histoire. De nombreux documents inédits assez bluffants (séance d'hypnose de Ian Curtis vers la fin de sa vie, extraits audio pris lors de l'enregistrement de "Closer", le premier morceau joué par ce qui allait devenir Warsaw en répétition etc.) ajoutent encore une haute valeur à l'ensemble.
Mais ce DVD c'est aussi une remarquable création visuelle, une superbe mise en images d'une histoire par ailleurs déjà largement connue dans ses grandes lignes. La superposition d'images d'archives avec d'autres d'aujourd'hui par exemple, un gimmick récurrent de ce film et qui valide les propos de Tony Wilson mis en exergue en tout début de film à savoir qu'il est question ici davantage de l'histoire d'une ville que de celle d'un groupe pop. Chaque étape biographique du groupe est ainsi remis dans son contexte, ancrée dans les rues de la ville ainsi que dans tous les clubs et autres bars dans lesquels Warsaw puis Joy Division débuta puis se développa. Le travail de Grant Gee est en effet à mettre en avant ici car, bien plus que de simplement filmer les témoins puis d'illustrer leurs propos, il a mis un soin tout particulier à ses images, les malaxant (les remixant?) le plus souvent histoire de créer une atmosphère adéquate et singulière, le tout sans jamais tomber dans le piège du par trop démonstratif. En proposant ainsi autre chose qu'un galimatias hagiographique en guise de "retour sur la carrière météorique de Joy Division et de son chanteur mort Ian Curtis" Grant Gee a réussi un film susceptible d'intéresser et même de fasciner bien au-delà du cercle des fans éperdus du groupe. Ce n'est pas là le moindre de ses atouts pour un documentaire musical.
On ne va pas parler ici de ce qu'il y a de plus important, la musique de Joy Division. Mais une impression très fort mêlant évidence et urgence nous saisit bien souvent lors des passages musicaux. C'est que cette musique n'est pas rien tout de même, ce caractère presque robotique et métronomique à haute tension, toujours dans la retenue ou presque et qui est transcendé par une voix hagarde et martiale, un vrai trip hypnotique et très vite une pensée nous vient à l'écoute des nombreux extraits de chansons (en live via des images pirates, en live via des enregistrements d'émissions de télé, un son studio via des images d'archives etc.) du DVD, celle de plaindre profondément ceux et celles qui écouten (découvrent) la musique de Joy Division via des écouteurs dans les oreilles et les yeux baissés sur ses chaussures. Car plus que beaucoup d'autre en fait c'est en effet à plein volume et avec un son digne de ce nom que celle-ci doit s'entendre, histoire d'être ainsi happé par son implacable lumière, une lumière bien noire comme il faut certes, mais une putain de lumière tout de même.
On a parlé plus-haut de la voix de Ian Curtis, celle-ci par moment sonne étonnamment proche en live de la scansion d'un Jim Morrisson, non pas évidemment dans la copie ou la redite mais dans une même énergie passée à la moulinette des obsessions et des pulsions d'un homme-artiste, d'une époque aussi peut-être et surtout d'un contexte, celui de la ville de Manchester, ville industrielle s'il en est qui voyait arriver en cette fin de décennie la ravissante et douce Magaret Thatcher dans le rôle du marteau désireux d'enfoncer le clou de la crise mondiale.
La mort de Ian Curtis et l'histoire du groupe Joy Division ont fait l'objet de nombreux écrits, de nombreux livres ou articles, de nombreux films, fiction ou documentaires sur un sujet aussi riche et symboliquement fort disais-je en préambule. Avec ce film de près d'1h30, Grant Gee nous propose ni plus ni moins que le témoignage le plus fort tout support confondu sur Ian Curtis, Joy Division et avec eux toute une époque naissante littéralement "in progress". Un témoignage inestimable et rare à savourer les enceintes bien en avant.
Après Meeting People is easy, l'excellent film consacré à Radiohead (et sans oublier la captation live d'un concert de Gorillaz sorti sous le nom de Demon Days), Grant Gee confirme tout le bien que l'on pense de lui ici, nous attendons la suite de son travail avec impatience.