Les sorties Posté par Sarah Despoisse le 2009-02-12
Ode à la cuite
Par curiosité, j’ai eu recours à la bonne vieille méthode du micro-trottoir afin de savoir si le commun des mortels sait qui est Goran Bregovic. Fichtre ! Moi qui pensais me contenter ici d’un passionné « Gorrrran, tou es oune génie, je t’adorrre » (piètre tentative de balkanisation de mon accent franchouillard), il va falloir faire les présentations et c’est tant mieux, comme ça tout le monde aura le privilège de (mieux) le connaître…
Dans nos contrées, Goran Bregovic est surtout connu pour ses musiques de films, notamment depuis sa collaboration avec le réalisateur Emir Kusturica. Ainsi, on lui doit la BO mythique d’Arizona Dream, mais aussi celles du Temps des Gitans, d’Underground et de Chat Noir Chat Blanc, et dans un autre registre, celle de La Reine Margot réalisé par Patrice Chéreau. Compositeur d’origine yougoslave, il s’inspire des musiques traditionnelles des Balkans et puise autant dans son passé de rock-star (véridique) que dans des influences classiques et même religieuses pour imposer un style hybride inimitable qu’il diffuse tout autour de la planète.
Son talent est aussi sérieusement soigné que profondément déjanté et justement, il travaille en parallèle du cinéma avec un ensemble nommé L’Orchestre des Mariages et des Enterrements. Ainsi, il n’est rien de dire que Goran Bregovic a un don pour les bandes-son de la vie, et c’est valable autant pour les personnages à la folie douce de son pote Emir que pour le commun des mortels, qu’on se le dise. La vie, les peines, les joies, les tragédies du quotidien, les petites musiques du cœur, les grands élans généreux, les vagues à l’âme, les franches rigolades, les grands moments de solitude, les crises de nerfs, les délires enflammés : chaque état a son morceau dédié et c’est le roi du contraste. On lui sent une épaisse fibre anticonformiste, et d’ailleurs, il ne s’est pas privé de revisiter Carmen il y a deux ans, avec « une fin heureuse ». L’héroïne y portait un short en latex jaune poussin et ses copines chantaient en tapant avec ferveur sur des couvercles de poubelles en plastique… Trêve de scepticisme et tant pis pour les puristes, il en a fait une création inoubliable, à sa sauce pimentée et désespérément belle.
Toujours dans un certain degré de l’extrême, Goran Bregovic vient de sortir le premier volet de son nouvel album « Alkohol », sous-titré « Sljivovica ». Pour information, ce mot imprononçable pour tout individu dénué de talent linguistique balkanique désigne un alcool de prune yougoslave, accessoirement il paraît que Goran ne boit que sur scène et par ailleurs, le second volet sera intitulé « Champagne ». Yeremia, la première piste, air traditionnel, s’ouvre sur un cri du cœur : « ALKOHOOOOOOL ! » et on l’aura parié, fait honneur à la fièvre, dansante, frénétique et spontanée. Les cuivres y sont omniprésents en mode fanfare, les percussions leur répondent, il chante, en alternance avec sa chanteuse fétiche à la voix reconnaissable entre mille. Tous les deux s’en donnent à cœur joie sur Truckers’ Song, qui n’est pas sans rappeler l’époque débauchée de Pitbull et de Kallasnikov, qu’on retrouve à la fin du disque dans une nouvelle version. Et on enchaîne comme au bon vieux temps sur Gas Gas Gas, remixée pour l’occasion, car Goran est un homme qui vit avec son temps. En principe, l’effet antidépresseur est garanti et les doigts de pieds doivent même frétiller depuis belle lurette. Les fatigués peuvent se reposer sur The Back-Seat Of My Car ou zapper jusqu’à Ruzica, chanson à boire encore, au nom de la petite fêlure qui vient souvent apparaître au beau milieu de l’agitation. Evidemment, toujours pour les mêmes lacunes linguistiques, on n’y comprend rien, mais du moment que ça palpite ça n’est pas grave et puis sinon, l’alcool aide à comprendre les langues slaves et m’aidera très bien, le jour où je le croiserai, à dire à Goran les yeux dans les yeux : « Tou es oune génie, je t’adorrrre ! ». Hic !
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