Non, ni l’affiche ni la distribution ne sont une blague. Une bien belle distribution pour un opéra dans sa version concert non coupée, soit plus de 4h30 de magnifique musique en toute sobriété, sans décors, sans mise en scène, avec que de la virtuosité. Cecilia Bartoli, incarnant magistralement Cléopâtre, reine d’Egypte, tombe amoureuse d’un Andreas Scholl qui prend le rôle de César. Philippe Jaroussky en Sesto, fils d’un Pompée lâchement assassiné par Ptolémée (Christophe Dumaux) veut venger son père au nom de sa mère éplorée (Nathalie Stutzmann) et se tourne donc vers César. Passions, trahisons, devoir, tragédies, que des thèmes chers à Haendel et somptueusement mis en valeur par des artistes hors-normes.
Au vu de l’affiche, on s’attend à ce que Cécilia Bartoli et Andreas Scholl portent à eux deux tout l’opéra. Pourtant, ce sont Sesto (Philippe Jarrousky) et Cornelia (Nathalie Stutzmann) au long du premier acte, qui donnent le ton de la soirée entre intensité et virtuosité. Sesto transcende littéralement son rôle avec une puissance, limpidité, clarté de voix impressionnantes et presque irréelles. Il sait donner aux envolées et ornements harmoniques de Haendel des couleurs somptueuses, donner vie à chaque note, à chaque mot, à chaque silence et la salle entière est accrochée à ses lèvres. Cornelia donne le pendant dramaturgique avec une voix sombre, torturée et si profonde. Par opposition, Cléopâtre parait plus légère, charmeuse alors que César semble complètement effacé du fait du manque de puissance d’un Andreas Scholl un peu malade.
Le second acte révèle vraiment une Cécilia Bartoli au sommet de son art. : une maîtrise parfaite de sa voix, de la partition, de son rôle auquel elle donne puissance, majesté et émotion. C’en est juste somptueux, il n’y à rien à dire tant c’est parfait, la musique prend véritablement vie dans les nuances, les couleurs, les vibratos de sa voix et devient physique tant les émotions que la diva arrive à faire passer avec autant d’aisance dans son chant sont intenses. Finalement ce sont vraiment Cécilia Bartoli et Philippe Jaroussky qui survolent bien au dessus des autres chanteurs pourtant déjà très talentueux. Il suffit de lire sur leurs visages à tous les deux cette concentration, ce respect et cette émotion réciproques lorsque l’autre saisit la salle entière par sa maestria. L’opéra, déjà l’un des plus beaux de Haendel en devient sublime et presque divin avec des couleurs chatoyantes, des tragédies douloureuses, des émotions pures, reflets de l’âme humaine. Le public n’est même plus seulement spectateur mais vit l’opéra tant les émotions communiquées sont puissantes.
On ne s’étonne donc pas lorsque lors de la première, le 09 février dernier, Cécilia Bartoli a été sacrée Chevalier du Mérite lors de l’entracte. Devant tant de beauté et de perfection entre Cléopâtre et Sesto, les Arts Florissants de William Christie ternissent un peu le tableau. En effet dans certains arias, l’ensemble manque un peu de vivacité, de précision. Certes le jeu sur instruments anciens n’est pas des plus aisés et précis mais des retards, fausses notes et rubatos disgracieux sont surprenants pour un ensemble de cette trempe. Donc, dans des arias avec des Andreas Scholl ou Cécilia Bartoli à la précision et justesse parfaites, cela est peu dommage même si William Christie arrive quand même à impulser de la vie, du mouvement dans des accompagnements qui pourraient être un peu lourds au bout de 2h30.
Entracte au bout de 2h40 de musique. C’est l’occasion d’observer un peu le public adepte de ce genre de manifestation. On croise des journalistes, des hommes politiques, des hommes d’affaire, des producteurs de maison de disques, du beau monde avec une moyenne d’âge élevée majoritaire, malheureusement, avec certains qui s’endorment et ronflent en plein opéra….Malheureusement le classique reste élitiste et inaccessible même à Pleyel !!
3e et dernier acte. César est présumé mort, Cléopâtre est en deuil et a perdu sa couronne au profit de Ptolémée son frère qui veut l’humilier et conquérir Cornelia, la femme de celui qu’il a lâchement assassiné. Ambiance de tragédie grecque donc avec encore une fois une Cléopâtre toute de noir vêtue, qui gagne le public dans sa douleur, dans son intensité irréelle, alors qu’un nouvel espoir naît avec la réapparition de Sesto et de César. On a l’impression de vivre en réel l’action, Cléopâtre et Sesto nous emmènent loin dans les hautes sphères musicales, dans un monde irréel et éthéré à l’image de leur prestige et de leur talent. L’orchestre semble lui aussi transporté et donne son meilleur en fluidité, couleurs, impressions de mouvements pour finir en apothéose sur un chœur et duo entre César et Cléopâtre plein de candeur et d’émotion pure.
Devant de tels talents, toute la salle ne peut que se lever pour saluer tant de beauté et de professionnalisme. Malgré leur prestige, les chanteurs restent naturels, humains, chez eux dans ce temple de la musique. Difficile de redescendre sur Terre après !