Du ravissement : Egisto à l’Opéra comique
L’Opéra Comique de Paris a accueilli, après un inoubliable Cadmus et Hermione de Jean-Baptiste Lully, la première française d’Egisto de Pier Francesco Cavalli. On retrouve la direction artistique et musicale de Vincent Dumestre et la mise en scène de Benjamin Lazar, avec l’orchestre du Poème Harmonique. A la fois pour sa thématique et pour l’élégance de l’ensemble, les représentations de ce mois de février nous semblaient être régies par l’idée du ravissement.
Situation initiale, le rapt
Composé en 1643, Egisto aurait été le pari de deux artistes, Cavalli lui-même et son librettiste Giovanni Faustini, pour sauver le Teatro San Cassiano de Venise. Pari réussi, puisque la favola drammatica s’impose comme une référence du seicento vénitien non seulement en Italie mais aussi à Vienne, capitale impériale. On assiste, peut-être pour la première fois, à la construction d’un récit qui mêle comédie et drame avec une économie de moyens surprenante et pourtant efficace. Ancien élève de Monteverdi dont il se distingue entre autres par l’utilisation de la basse continue, Cavalli devient, de fait, un des plus prolifiques auteurs baroques. Son rayonnement l’amène jusqu’à la cour de Louis XIV, sans oublier son influence capitale sur Lully, Hasse, Manelli et la mise en place des codes de l’opéra.
Le prologue, dévoué aux forces de la nature, marque le départ de la Nuit pour laisser place à l’Aurore qui s’étend sur l’île de Zacinto, à l’époque, une possession vénitienne – ce qui marque d’emblée le contexte politique, avec la Cité des Doges comme centre d’un monde où vont se croiser, dans le décor unique d’Adeline Caron, les dieux et les hommes. C’est ici qu’Egisto et Climene reviennent après une longue captivité. Ils avaient été enlevés par des pirates et s’apprêtent à retrouver leurs amoureux respectifs, Clori et Lidio.
Renaissance de l’amour, naissance du spectacle
Egisto, photographie de Pascal Gely Enguerand
Mais l’action débute par les serments de Clori et Lidio qui, en l’absence des deux premiers, sont tombés amoureux. Le premier coup de théâtre provient donc de la révélation : Egisto, puis Climene, comprennent que leurs amants respectifs leur ont été infidèles. Il s’agira pour eux de reconquérir l’amour de la volage Clori et le froid Lidio. Il faut ajouter à ce carré amoureux la présence d’Hipparco, le frère de Climene, amoureux de Clori, et Dema, sa fascinante et désabusée nourrice.
Egisto est une œuvre séminale car elle permet de codifier le spectacle d’Opéra tel que nous le connaissons. Destiné initialement à la noblesse vénitienne, l’opéra deviendra ensuite un art profane, une représentation publique, payante, et adopte de fait des formes populaires au goût de l’époque. Les duos passionnés, les formes de lamento que la voix d’Isabelle Druet en Climene réussit avec une force particulière, la vision souvent parodique de la divinité en constituent la force de l’œuvre. L’action mêle la mythologie la plus sérieuse à un drame empli de rebondissements, où on n’oublie pourtant pas de faire allusion à la situation politique de l’époque. La Cité des Doges est indirectement magnifiée, et devient le lieu où les déités s’affrontent.
Le décor unique et tournant, éclairé en grande partie à la bougie et qui préfigure des ruines romantiques, permet de montrer les rapports complexes entre le haut et le bas, ainsi que le travail chromatique sur les costumes d’Alain Blanchot. La sobriété d’un dispositif pourtant inépuisable et surprenant distingue le monde des hommes, qui cherchent à reconquérir les passions, et les dieux, qui sont, de fait, les causes même de la passion. Le décor obéit à la fois à des principes d’équilibre apollinien : n’oublions pas qu’Egisto est le petit-fils d’Apollon, et c’est à cause de cette parenté que Vénus, ennemie farouche de Phoebus, punira Egisto en le séparant de Clori. Vénus, accompagnée de Beauté et Volupté, fait appel à Cupidon, l’Amour, pour appeler une Furie en enfer, afin de tourmenter le héros.
L’amour, cette dépossession
L’amour, dans Egisto, est une invention des dieux - le moyen de contrôler les humains qui deviennent les instruments des querelles des immortels.
L’espiègle Cupidon (Ana Quintans), habillé en clair, rappelle le Regard rouge de Schönberg, pour signifier son aveuglement. Pris au piège en enfer, il est menacé par Didon, Hero et Phèdre, trois grandes suicidées de l’amour. Elles veulent se venger de leurs propres peines, et éliminer le peureux enfant terrible. C’est alors qu’Apollon va sauver Cupidon… à condition de ramener la belle et volage Clori aux côtés d’Egisto, et le cruel Lidio auprès de sa Climene.
Mais le grand moment d’intensité virtuose de l’œuvre arrive lorsque Egisto devient fou ; il a des visions et se prend pour Orphée, légendaire amant tragique. Invoquant son Eurydice (« rendeteme Euridice »), les tirades d’Egisto, dans le non-sens de son errance furieuse, montrent la puissance et la maîtrise de la tessiture de Marc Mouillon, à laquelle répond la grâce de Claire Lefilliâtre en Clori, qui revient enfin en amour pour son ancien amant.
« Fuyez cette sérénité qui ne promet que des tempêtes » - ravi, donc, le spectateur, par la qualité de ce spectacle pourrait fuir l’aveugle Cupidon, mais non pas s’empêcher de succomber à ce remarquable travail de Dumestre et Lazar. Si l’amour est à réinventer, comme disait Rimbaud, Cavalli se découvre ici comme un des grands compositeurs des passions infortunées et de la plus lumineuse musique.