Jusqu’au 29 décembre dernier, Freddie Hubbard était un genre de paradoxe vivant.
Voilà un brillantissime trompettiste qui aura fait partie des Jazz Messengers d’Art Blakey à la grande époque (les années 60), qui, parallèlement, aura fait partie de la dream team des enregistrements hard-bop puis post-bop de Blue Note, qui aura remplacé "poste pour poste" Miles Davis au sein du mythique quintet VSOP reformé à la fin de la décennie suivante et qui aura participé aux enregistrements de quelques uns des albums les plus marquants de l’histoire du jazz dit "moderne". Jugez plutôt : Olé Coltrane !, Africa brass et Ascension de John Coltrane, The Blues and the abstract truth d’Oliver Nelson, Maiden voyage de Herbie Hancock, Speak no evil de Wayne Shorter, Free jazz d’Ornette Coleman ou Out to lunch d’Eric Dolphy. Comme pourrait le dire Thierry Roland : "Après ça, on peut mourir tranquille !".
Et pourtant, et là est le paradoxe, il est peu probable que son nom soit spontanément souvent cité dans le top 5 des trompettistes de l’histoire du jazz, y compris par les plus grands connaisseurs en la matière…
Les raisons sont probablement multiples.
Une technique irréprochable mais pas vraiment de style immédiatement identifiable, de ceux qui ont marqué un avant et un après. Freddie Hubbard pourrait figurer un des nombreux chaînons entre Clifford Brown (à l’évidence son premier inspirateur) et Miles Davis (on parle là de style, pas de chronologie, bien évidemment, Davis ayant débuté bien avant Hubbard), mais son impact n’a atteint celui ni de l’un, ni de l’autre.
Conséquence de ce qui précède ? Si Hubbard a souvent interprété ses propres compositions, rares sont celles qui se sont imposées au fil du temps comme des standards. Il n’a jamais eu le talent de compositeur de quelques uns de ses plus fidèles collaborateurs, comme Herbie Hancock, Wayne Shorter ou McCoy Tyner. Ni même celui de Lee Morgan, à qui il succèda au sein des Messengers.
Enfin, comme beaucoup d’autres jazzmen, hélas, mais probablement plus que beaucoup d’autres, l’absence de débouchés commerciaux de cette musique dans les années 70 l’a conduit à "se compromettre" dans des albums beaucoup trop indignes de son talent (dont certains ont d’ailleurs remporté un succès de vente évidemment bien supérieurs aux chefs d’œuvre évoqués au début de cet article…).
Même son retour à un jazz plus "authentique" après cette mauvaise passe n’a pas été signé d’un album majeur, réaffirmant avec force sa place dans la hiérarchie des trompettistes : une des toutes premières.
Aujourd’hui, il nous reste ces albums évoqués mais également les superbes disques qu’il enregistra en leader, parmi lesquels Open Sesame (Blue Note, 1960), Ready for Freddie (Blue Note, 1961), Hub-tones (Blue Note, 1962), The Artistry of Freddie Hubbard (Impulse !, 1962), Red Clay (CBS, 1970), First light (CTI, 1971) ou Sky dive (CTI, 1972).
Car, depuis le 29 décembre 2008, des suites d’une crise cardiaque compliquée par son mauvais état de santé depuis des années, Freddie Hubbard est malheureusement devenu un paradoxe mort…
Son interprétation du morceau hommage à Clifford Brown composé par Benny Golson, I remember Clifford :
Commentaires
De : SysTooL
Ah Freddie Hubbard... je suis attristé par cette nouvelle... comme tu l'as si bien dit, il ne risque probablement pas d'être cité parmi les tout meilleurs trompettistes de l'histoire du jazz...
Pour ma part, il le serait! :-) Je ne suis pas du tout un spécialiste en la matière, mais j'adore ses albums, et tout spécialement READY FOR FREDDIE
SysTooL
Un article biographique que j'avais rédigé sur Hubbard :
http://systool.over-blog.com/article-3485168.html
De : mr_kenyatta
Bel article, SysTooL !
J'ai effectivement oublié de mentionner le fameux "Empyrean isles" de Herbie Hancock, shame on me :-(