Fausse nouveauté mais vraie actualité de saison pour cette réédition d’un disque de 1998, qui permettra au mélomane de sortir des sentiers neigeux de la musique consacrée à la naissance du petit Jésus : pour le meilleur l’Oratorio de Noël de Bach, l’Histoire de la Nativité de Schütz, ou les œuvres de Marc-Antoine Charpentier (comme le très beau Noël pour les Instruments) ; pour le pire les innombrables anthologies de chorals et de carols invraisemblablement niais, chantées par des troupes pataudes de gosses en aube blanche ou des chanteurs plus ou moins populaires et plus ou moins sur le retour.
On est loin de cette esthétique godiche avec ces deux belles cantates composées par Stradella, musicien italien de l’époque de Corelli, aristocrate libertin, auteur prolifique, sans doute inventeur du concerto grosso, renommé pour son oratorio San Giovanni Battista, et qui mourut mystérieusement assassiné d’un coup de poignard dans le dos à 43 ans. Avec ces deux cantates, c’est un langage proprement italien qui se manifeste : clarté et légèreté des lignes mélodiques, primauté des violons qui accompagnent ici le continuo, beautés des étagements harmoniques, articulations chaloupées et proches de la voix.
C’est une Sonata di viole qui ouvre le disque, plus concerto grosso que sonate d’église, avec son opposition entre le concertino à six et l’orchestre, où les vingt-quatre musiciens de l’école de Milan, réunis dans la belle réverbération de l’Eglise paroissiale de Collegara, imposent une atmosphère magique et joyeuse qui caractérisera également la première cantate. Si apra al riso ogni labro est un dialogue lumineux et animé entre trois bergers (soprano, alto, basse), qui célèbrent la naissance du Sauveur, se réjouissent des miracles à venir, et dont le chant s’élève en de multiples combinaisons : arias, duos, trios, tour à tour interrogatifs, aériens, jubilatoires, pédagogiques, apaisés. Chaque séquence de l’œuvre est ponctuée d’une ritournelle jouée par l’orchestre, qui reprend les motifs vocaux des trois personnages, de manière à développer et enrichir l’idée de dialogue. L’œuvre apparaît de fait comme une pièce sacrée légèrement théâtralisée et fortement agréable.
L’ambiance change quelque peu avec la deuxième cantate, Ah ! troppo è ver, beaucoup plus dramatisée et diverse : après la belle Sinfonia d’ouverture en trois parties comme un concerto bien contrasté (vif-lent-vif), c’est Lucifer qui prend le premier la parole, pour déplorer la descente du Fils et appeler l’Enfer à la vengeance ! La basse Carlo Lepore vocalise, s’anime, s’énerve et se plaint, descend dans les profondeurs et élève le poing vers le Ciel, jusqu’à susciter un Chœur de Furies infernales vindicatives et mauvaises. Mais au deuxième tableau arrive l’Ange annonciateur, qui vient réveiller les bergers pour les conduire à adorer l’Enfant. Suit une véritable scène de crèche, avec Vierge Marie et Saint Joseph (étrangement chanté par un alto), qui se déroule dans une atmosphère apaisée et mystique, en particulier dans l’aria de la Sainte Mère, d’une beauté sidérante. Ces moments sont touchés par la grâce, grâce qui s’exprime dans les voix féminines et la magie instrumentale de la harpe et du théorbe qui les accompagnent au continuo. L’œuvre s’achève sur un très beau madrigal à cinq aux accents presque monteverdiens, où les voix de la Sainte Famille et des bergers s’entremêlent pour célébrer la lumière naissante.
Le talent des musiciens conduits par Enrico Gatti, aussi modeste soit-il, est tel qu’il fait naître ici le charme enfantin propre à la nuit de Noël, qu’on soit ou non sensible à la signification religieuse de cette fête : signe certain que ces œuvres attachantes ont été défendues avec bonheur et goût.