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Yasushi Inoué - "Le fusil de chasse "

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Posté par Elysia le 2010-02-08



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Inoué, disparu en 1991, fut - malgré sa vocation tardive - un écrivain prolifique et secret. S'inscrivant dans la famille spirituelle d'un Kawabata, macérant son art exigeant dans la nostalgie d'un Japon foudroyé par la modernité. Auteur d'une oeuvre diversifiée - nouvelles, romans, fresques historiques - il est considéré comme l'un des plus importants représentants de la littérature japonaise d'après-guerre.
 
Tout comme Kawabata, Inoué s’attache dans quelques-uns de ses romans tout au moins - comme L'Amour, la mort et les vagues, Au bord du lac, Combats de taureaux - à une textilisation des affres des sentiments et leurs turpitudes, ce qu’en peinture, l’ukyio-e n'a eu de cesse subtilement d'esquisser des champs de bataille de l’intime.
 
Son deuxième roman, Le fusil de chasse, récompensé par le prix Akutagawa en 1949, parle bien d’amour, et dans son approche chirurgicale du rapport amoureux, tire tout d’abord une efficacité redoutable d’une forme impeccablement pensée et agencée.
 
Un support adapté - la lettre - une forme suggestive - le triangle - un nombre idéal - trois.
Trois lettres, trois femmes, trois pensées constitutives d’un corpus érotique singulier - trois destins qui, comme dans tout roman épistolaire, s’entrecroisent et forgent, dans la structure même du texte, le noyau d’un anneau dont on saisira en bout de course toute la dimension sarcastique. Car c'est bien le cercle - typographique parent du sceau des serments, autre forme fantasmée et pourchassée, souterraine et frustrée - qui se superpose en filigrane sournois à la pyramide relationnelle amoureuse.
 
La situation initiale est celle d'un narrateur-auteur, qui, au cours de ses réflexions diverses, s'attarde sur le thème du fusil de chasse, y lisant un écho particulier à l'isolement humain - De là lui vient l’envie d’y consacrer un poème qu’une revue spécialisée - Le compagnon du chasseur - publiera. Des réactions suscitées par son article, il retiendra celle - atypique - d' un chasseur, un certain Yosuke. Ce dernier, troublé par le poème dans lequel il réfléchit sa vie, invite le narrateur à la lecture de trois lettres : celles de trois femmes au coeur de son existence - Midori, sa femme, Saïko, sa maîtresse et la fille de celle-ci, Shoko.
 
L'élément déclencheur des trois lettres est l'approche de la mort de Saïko - mort volontaire consécutive à une longue maladie - autour de laquelle viennent se soutenir Shoko, la fille et Yosuke, le mari. Shoko, pour laquelle Midori s’est toujours révélée une amie précieuse, découvre, à cette occasion, interloquée, dans le journal intime de sa mère, les amours clandestines de celle-ci et d'Yosuke, mari de Midori.
 
En révélateur redoutable, l’objet adultérin - un haori - cadeau de l’amant, en soie gris-mauve, orné de grands chardons brillants. Motif dont on saisit instantanément la symbolique hautement signifiante. Ce fameux haori y a en effet une double fonction - celui d'être à la fois le venin et l'antidote à l'enfer - enjeu et déclencheur de la libération triangulaire, où les enchaînés, comme dans l'art du kinbaku, se retrouveront logiquement déliés dans l'émergence de la vérité.
 
Dans ces flux affectifs contrariés s'opérant dans un oppressant huis-clos, la nature - secondaire motif, essentielle dans la philosophie extrême-orientale - est délicatement présente tant à la fois comme théâtre sensoriel des drames psychologiques que comme reflet privilégié des vicissitudes de l’être humain ainsi que porteur de sagesse. L'élément eau, en particulier, se trouve propulsé au premier plan des catalyseurs émotionnels. Et la scène du naufrage d'une barque de pécheurs - perçue derrière les persiennes d'un hôtel par le couple Saïko/Yosuke - est donc très naturellement facteur d'un bouleversement - ici - le point de départ de la liaison, ainsi que signe prémonitoire. En outre, tout comme le jeu se met en place progressivement sur la scène de la vie, le destin s'empare quant à lui aussi de l'ironie malicieuse fournie par la linguistique.
 
A la pureté supposée de l’amour, telle l’éclosion des fleurs de cerisiers au printemps, s’oppose le serpent, animal emblématique ombrageux, tapi en chacun de nous, dont parlera Yosuke à Saïko, lors de leurs prémices amoureux - ‘ Un jour, tu m’as dit que tout être abritait un serpent dans son corps’, ce serpent, symbole du péché, symbole des tourments incessants de la maîtresse , orchestrateur constant de sa vie oscillant entre pulsion de mort et culpabilité - ‘Soyons des pécheurs’, lui avait-dit Yosuke. Laquelle phrase, elle complètera, dans son journal intime, par ses propos cyniques - ‘Puisqu’il ne nous est pas possible de ne pas être des pécheurs, soyons au moins de grands pécheurs’.
 
Le portrait de ces trois femmes - en particulier l'expression de la douleur en miroir des deux amantes du bienheureux Yosuke - l'officielle et la clandestine - douleur à laquelle chacune tente de trouver un échappatoire insatisfaisant - l'une dans la honte du péché, l'autre dans le croquage d' hommes - est absolument saisissante de profondeur, de poésie cruelle dans son économe retenue imprégnée de mélancolie, dans la construction d’images foudroyantes, comme cette scène hallucinante où Midori, apercevant, dans le reflet de la baie vitrée de la terrasse sur laquelle elle est assise, la vision du canon du fusil de chasse de son mari pointé sur elle, attend impassible le coup de grâce. Inoué n'a - on l'a bien compris - pas laissé passer le concept d'inconscient freudien, omniprésent dans son approche psychologique des motifs littéraires, tout comme dans son travail minutieux sur les symboliques. Dans une leçon de vie poignante, la lettre de chacune de ces femmes ô combien dignes, donne, dans la fluidité d’une introspection à blanc, l’essence de sa symphonie unique dans ses accords viscéraux.
 
Bref comme une comète, ce petit livre, peinture non sentencieuse, allégorie amère et nuancée sur la chasse amoureuse, sur les joutes qui en découlent, porte, dans la limpidité de l'épure, les reflets somptueux et ravageurs des plis et replis insoupçonnés de la vie, de ses reflets à la complexité mouvante et insondable, à la dangerosité attirante comme les clair-obscurs tanizakiens. L'anneau, réel ou pas, reste maudit. Ne sommes-nous d'ailleurs pas tous inlassablement en quête, dans nos contradictions insolubles, tant de menottes que de leurs clefs?
 




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Commentaires
De : Infernalia

J'avais peur que ce magnifique auteur soit un peu oublié, c'est un plaisir que de lire un texte dessus... J'adore la préciosité du style d'Inoué, dont la délicatesse n'exclut pas la cruauté.

De : stell

magnifique texte ciselé à la perfection , auteur distancié qui est en ce sens très efficace et froid . à relire ou à decouvrir vite.

De : ruru

roman intéressant,je l'étudie cette année et je suis en seconde et pour une foi le livre ne déçoit pas et l'histoire du roman n'est pas mal.
Je le recommande vivement :)

De : Marie-Christiane Hellot

Excellente analyse de ce court chef d'oeuvre qui m'a absolument séduite : le roman d'analyse comme une oeuvre d'art.

De : loulou

c'est vrai que ce livre n'est pas mal. je suis aussi en seconde et j'ai plutot l'habitude de lire des livre fantastique et ce livre m'a plutot sortie de cette monotonie et je ne suis pas deçu. je le recommande à tout le monde car il est simple a lire et à comprendre

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