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Takashi Fukutani - "Le Vagabond de Tokyo - Résidence Dokudami "

La BD
Posté par Olivier Rossignot le 2010-01-23



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Le Vagabond de Tokyo de Takashi Fukutani constitue le premier tome et la première traduction française de Résidence Dokudami narrant les aventures de son antihéros Yoshio, loser au grand cœur et aux fantasmes débordants, grand succès au Japon à partir des années 80 et jusqu’au début des années 90.
 
Au premier abord, Le vagabond de Tokyo pourrait presque évoquer un Manuel du puceau de Riad Sattouf, version trash, avec la même drôlerie triviale du perdant perdu et crudité de l’approche d’une sexualité frustrée et obsessionnelle qui lorgne vers le constat social. Néanmoins chez Fukutani, la charge devient plus ouvertement politique. Au delà de l’aspect purement provocateur, Le vagabond de Tokyo est une œuvre d’une acidité rare qui parvient régulièrement à figer le sourire du lecteur dans son élan. Le ton résolument comique n’est qu’un simulacre pour un objet dissimulant derrière sa légèreté une gravité et un esprit particulièrement frondeur et asocial. Le vagabond de Tokyo dresse un portrait saisissant du japon des années 80 avec ses laissés pour compte, ses non-intégrés, incarnations de l’échec et honte d’un pays, qu’il faut oublier, camoufler. Dans une société du travail, du rendement, de l’efficacité et de l’apparence, Fukutani lève le voile sur ces exclus, ces « freaks », les met en valeur et leur donne la parole. Gravitent autour de Yoshio tout une faune de personnages pittoresques et de gentils pervers : travestis, renifleurs de culottes sales, filles ingrates… Et si finalement, au delà de l’impudeur, de la grossièreté agressive des situations représentées qui évoque parfois le Almodovar de la première heure, tous ces individus se rejoignaient dans une quête d’amour éperdue, sans fin, sans avenir ? Oui, Yoshio est un obsédé sexuel, un vrai, mais c’est un gentil, un doux obsédé, Ici la misère sexuelle rime toujours avec la misère tout court et l’émotion jaillit toujours derrière les moments les plus provocants. Si l’on aborde Le Vagabond de Tokyo au premier degré, il est facile de l’apparenter à une pochade vulgaire, parfois pornographique, mais ce serait en éluder sa rébellion, sa hargne, et sa dimension subversive. Car le rire terrible, le « aaaah » déformé, presque monstrueux de ce post adolescent morveux revêt la valeur du cri.
 
Yoshio le marginal, le glandeur qui ne pense qu’aux « chattes » des filles mais n’arrive jamais à rien avec, est l’incarnation typique du rebut, de celui qu’on a oublié sur le bas côté, celui qui n’a pas gravi les échelons de la réussite, celui dont la société se contrefiche et laisse à l’abandon, qui travaille d’abord sur un chantier puis sent le soir son ventre tenaillé par la faim ; et lorsqu’il parvient enfin à s’acheter un simple bol de pâtes lyophilisées c’est pour se rappeller dans la boutique qu’on lui a coupé l’eau et le gaz. Le cul chez Yoshio relève du non réalisé, les désirs débordants de sa libido ne menant qu’à du pur plaisir onaniste ou des rêves érotiques. En naît alors un étrange paradoxe puisque Yoshio se situe quelque part entre l’indécence et la pureté, un naïf, un candide pervers en quelque sorte. A ce titre, le visage du héros opère sous le trait de Fukutani des changements surprenants d’une case à l’autre, déformé outrageusement, la « gueule » exagérément ouverte lorsqu’il est pris de la furie du rictus, du fantasme ou de la souffrance, ou plus rarement calme, triste presque résigné. La puissance du Vagabond de Tokyo tient à cette libération par le rire, rire hurlant, rire de survivant qui s’étrangle dans la gorge, le rire pour tout évacuer, qui ferait tellement de vacarme qu’il ferait taire pendant quelques instants le bourdonnement de la détresse.
 
Tout comme son héros, Fukutani connaîtra une existence dissolue, pleine d’années de dèche, de petits boulots ou de fréquentations louches et sa carrière sera pleine de soubresauts jusqu’à sa disparition prématurée en 2000. Il a 48 ans. Ici la matière autobiographique est prégnante et passionnante. Elle culmine lorsque l’auteur se met en scène dialoguant avec son propre héros et évoquant comment sa propre vie ne cesse de nourrir la création. C’est ici que l’on mesure à quel point Le vagabond de Tokyo, loin d’être une simple pochade, témoigne des blessures, des cicatrices d’un auteur pour lequel la trivialité est un refuge contre le désespoir.
 
Résidence Dokudami fait partie de ces mangas qui ne cessent de susciter des mouvements contraires, ébranlé, voire un peu révulsé par sa propension à plonger dans le vulgaire, le scabreux, le crasseux, le salace avant d’être saisi par une curieuse émotion d’extraordinaire prise sur le réel qui en devient presque tragique. On pense en particulier à cette scène inouïe dans laquelle le héros affamé et sans le sous est contraint de manger ses nouilles avec les doigts tandis qu’il est pris d’ennuis digestifs. S’en suit un ultime dessin qui fusionne de manière extraordinaire la beauté avec la situation la plus sordide. En clair obscur, dans des teintes grisâtres, à la manière d’une gravure, le héros défèque en continuant à manger ses pâtes. Raccourci sur une vie, qui ramène l’homme à son fonctionnement digestif. Réalité brute, sans fard. Non, la pauvreté n’est pas jolie à voir mais elle est indispensable à montrer. Et c’est de la laideur même que naît cette beauté étrange et précieuse.

Le Vagabond de Tokyo - Résidence Dokudami de Takashi Fukutani, éditions Le Lézard Noir (2009)




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Commentaires
De : Kub

Bon manga pour adulte, social, un brin erotique. Mais plutôt egocentrique, voir nombriliste...

De : Kub

Je reviens sur mes propos car j'ai éxageré en qualifiant ce Bijou d'egocentrique nombriliste. Il y a des auteurs bien plus nombrilistes comme Azuma par exemple. Je conseil fortement cet ouvrage.

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