bandeau

 





 "L'homme à la carrure d'ours" - Franck Pavloff

 Shungiku Uchida - "La Petite amie de Minami"

 Cesare Battisti - "Face au mur"

 Laurent Gaudé - "Ouragan"

 Oliver Sacks - "L'oeil de l'esprit"

 Cathi Unsworth présente - "Londres noir"

 Livres jeunesse : des élections présidentielles à l'apprentissage des valeurs

 Jon McNaught - "Dimanche"

 Antonio Altarriba & Kim - "L'art de voler"

 Jim Rugg et Brian Maruca - "Street Angel"

 Paolo Bacigalupi - "La fille automate"

 Entretien avec Frédérique Kadjo pour "Le Soleil froid"

 Eduardo Mendoza - "Bataille de chats : Madrid 1936"

 Pierre Bordage - "Mort d'un clone"

 Charline Effah - "Percées et chimères"

 Arthur Dreyfus - "Belle famille"

 Philippe Besson - "Une bonne raison de se tuer"

 Dominique Rousseau - "Le Consulat Sarkozy"

 Christophe Conte & Luis Grañena – "Bling"

 Mort de Jean Giraud, alias Gir, alias Moebius

Tous les articles Livres

Livres

Stéphane Legrand - "Plaidoyer pour l’éradication des familles"

France
Posté par Gabriela Monelle le 2012-01-05



Image principale
Ouvrir
 
 
Mon frère autre – (Mein fremder Bruder)
Une lecture très personnelle du Plaidoyer pour l’éradication des familles de Stéphane Legrand
 
 
Voici, après l’indigestion des fêtes, un fantasme à caresser : l’éradication de la famille. Non seulement la disparition de la nôtre - ce serait trop facile - mais la possibilité de croire à l’implosion de l’échafaudage même de toute structure familiale.

 
« Tu devrais, toi aussi, occire ceux qui t’aiment, préférentiellement à la hache, et disparaître. Je vais essayer de t’expliquer pourquoi. » (p. 17)
 
   Essai théorique, vindicte, fiction machiavélique, pastiche, portrait éclaté d’un serial killer : le Plaidoyer pour l’éradication des familles donne la voix à un interne d’hôpital psychiatrique. Un homme qui a trucidé sa famille vingt ans auparavant, et qui serait entré, volontairement dit-il, dans l’institution gérée par les Crétins – non pas pour se soigner, mais pour se mettre à l’abri de ses poursuivants (lisez, la Justice) et mieux préparer ce qu’il appelle son Grand Œuvre : l’insurrection finale. Celle-ci, organisée par une coalition sous son propre commandement, devrait aboutir à un mouvement mondial annihilant l’aliénation familialiste, origine de l’asservissement de l’individu.
 
« Tout comme la syphilis, le mariage – et donc la famille – débute avec l’amour. » (p. 12)
 
   Pas de plaidoyer sans éloquence, pas de défense sans attaque : on admire la rigueur de l’auteur, à l’œuvre depuis son Dictionnaire du pire - publié déjà aux Editions Inculte (recensé ici). L’extraordinaire déferlante logique démontre, de David Cooper à Oscar Wilde, passant par Kant, Cioran et Pascal, sans oublier le très controversé Etienne Celmare, que l’état d’aliénation de l’homme prend source dans le « familialisme », une passion déjà isolée par Charles Fourier.
 
  
   Ni aveu ni défense, le Plaidoyer pour l’éradication des familles reste un livre où l’humour prédomine, maintenant la tension orphique, élégiaque d’une écriture très maîtrisée. Des années après avoir sauvagement tué sa famille, le narrateur décide de s’exprimer - ou plutôt dans quelques pages de son journal intime (de juillet à octobre 2011, la veille de l’insurrection), il redit son acte. Sans hypocrisie, sans aucune délicatesse, hormis celle d’une prose impeccable. Aucun recours de justification n’est requis, puisque tous les outils de la logique sont de son côté : « Home is where you hang yourself ». Il semble atteint d’une terrible lucidité, et le lecteur n’a pas besoin de savoir ce qui s’est vraiment passé : l’indécidable folie du texte se suffit. 
Sous ses formes multiples (journal, manifeste, traité), le récit ne souffre pas des variations de rythme ou de ton, qui semblent propres aux élans et états passionnels morbides (les wild mood swings) du protagoniste.
Ainsi, de la tristesse majestueuse de l’adresse à la bien nommée Bérénice au très émouvant « tu ne peux quand même pas me reprocher de t’avoir découpée en morceaux » (p.11), l’ensemble reste cinglant, et l’humour extraordinairement efficace.
 
   De ce fait, nous sommes loin de ce que Foucault pouvait pressentir chez Pierre Rivière (il est inévitable de se référer à Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère : un cas de parricide au XIXe siècle). Cependant, la limite du texte serait qu’il devient aussi beau que son crime, qu’il finit par en faire partie. Peut-on dire du Plaidoyer qu’il est au-dessus du crime ? Au-delà ? Si le texte existe, annule-t-il le crime ?
 
   Figure de la fureur, le protagoniste semble cependant suivre les postulats du premier romantisme d’après Schiller : « La première idée est naturellement la représentation de moi-même comme un être absolument libre ». Mais il demeure énigmatique, véritable force dérangeante et pourtant attachante ; c’est une tempête épistémologique arborant l’élégance d’un Hannibal Lecter et la franchise désespérée d’un Reinfeld, cet aliéné disciple de Dracula qui annonce comme Cassandre l’imminente arrivée d’un nouvel ordre. On n’en saura pas plus.
   Cet ange de la vengeance, figure du traître intime, semble cependant victime d’un formidable black out. Stéphane Legrand veut mener le lecteur, par un long, immense et raisonné dérèglement de toutes les capacités mnésiques, à découvrir le personnage qui opère tout un cheminement allant du déni jusqu’à à la vérité toxique (grâce à un morceau de poulet).
« Je ne suis pas une brute ou un fauve bandant après quelque proie à occire. Je suis une avant-garde théorique » (p. 23)
Qu’est-ce qui le meut ? L’évidence d’un problème intellectuel, l’aporie de l’idée même de famille, son irréconciliabilité avec la liberté individuelle et l’épanouissement des passions. L’avant-garde incarnée par le personnage serait donc le bras armé d’une telle conviction.
 
   Par ailleurs, on découvre la vie pittoresque de l’institution psychiatrique : « … je suis approximativement heureux car on s’occupe bien de moi ici, surtout par comparaison avec le Sahel » (p. 122). Mais un doute s’installe chez le lecteur, puisque le délire est le principe qui organise le livre : on y confronte transferts, hallucinations… toute la hantise qu’est notre propre vie psychique. La puissance de ce livre vient aussi, par des voies multiples, de l’invention d’une ontologie de l’anéantissement. La disparition : des proches, de nos idées, de nos souvenirs, de nos repères – et le retour incontrôlé du refoulé. Stéphane Legrand touche, au-delà du crime et de la provocation, à une peur viscérale : celle de l’aliénation, du devenir irrémédiablement autre, étranger, fremder.
 
   D’un profond idéalisme, le narrateur organise, depuis son enfermement, une guérilla mondiale. Il prépare une insurrection, il fait circuler son manifeste, s’adonne à des stratégies de combattant de l’ombre. Et de fait, il s’inscrit dans une tradition martiale des plus nobles – celle de l’avant garde qui depuis les formalistes russes prône l’ostranénie, la défamiliarisation, perçue ici, évidemment, dans son ampleur littérale. En vrai philosophe, il nous invite à bouleverser nos perceptions, puisque se dé-familiariser avec le monde serait aussi une sorte d’éveil.
Mais l’antécédent révolutionnaire dépasse les avant-gardes artistiques : en cela, l’horreur d’exister trouve comme seule échappatoire l’insurrection à venir car, nous dit Adorno : « le but de la révolution est la suppression de l’angoisse ». Conçu comme un manuel d’agitation, ce livre est un brûlot, un manifeste des plus violents. On reconnaît Marx (Karl, puisque Groucho figure dès le début) en filigrane : « Il serait temps de passer à des mesures plus conséquentes et de substituer la critique des armes aux armes de la critique – ce qui devrait faire taire ces pourceaux » (p. 44). 
 
   On abolit la distance de livres emblématiques de crimes devenus célèbres comme le propre Foucault, ou L’Adversaire d’Emmanuel Carrère en passant par In Cold Blood de Truman Capote. On s’inscrit ici plutôt dans une individualité éclairée puis aveuglée, fascinée et fascinante telle que nous la présente Juraj Herz dans son film L’Incinérateur de cadavres (Tchécoslovaquie, 1968). Dans ce majestueux film en noir et blanc d’une élégance sans pareil, un père décide de supprimer tous les membres de sa famille lorsqu’on lui apprend qu’ils ont, par sa femme, du sang juif, et que le Parti Nazi les menace directement. Féru de mysticisme tibétain, ce directeur du four crématoire de Prague, père et mari transi d’amour, croit au sacrifice de ses proches pour leur assurer, à travers la réincarnation, l’espoir d’une vie meilleure.

  
   Comme dans L’Incinérateur de cadavres, la suppression de l’ensemble de la famille entre dans l’ordre des choses, afin d’éviter le chaos ou l’aliénation – il s’agit d’un ordre éminemment logique et émancipateur chez Stéphane Legrand, d’un ordre mystique ou même mythique chez Juraj Herz. Eliminer sa famille pour assurer la libération demande beaucoup de tendresse et surtout : beaucoup d’amour. Les personnages ne cessent jamais de clamer l’amour qu’ils ressentent, pour Bérénice, pour la « sainte femme ». Ainsi, la mort qu’on accorde devient le rempart contre l’invivable : « Once you have given up the ghost, everything follows with dead certainty, even in the midst of chaos ». On te reconnaît, fervent rêveur, à travers les mots altérés d’Henry Miller.
 
  Et avec les références à Trakl (notamment en coda, l’extrait de « Printemps serein » : « et ce qui n’est pas né veille sur son repos ») on assiste à un dépassement du négatif. S’agit-il, en somme, d’un chant d’amour ? Frère autre, frère aliéné, frère devenu étranger, frère en rêve, quelle catastrophe as-tu encore créée ?
 
 
 
* Les images proviennent du film L'Incinérateur de cadavres, Juraj Herz, 1968 (droits réservés)


Retrouvez d'autres articles sur Stéphane Legrand :

Stéphane Legrand - "Dictionnaire du pire"


Share/Save/Bookmark 






Commentaires
Pas de commentaires pour le moment
Insérer un commentaire :
Nom ou pseudo :


Commentaire :


Veuillez entrer le mot éclaté dans la case ci-dessous:


 

 

Recherche sur le site

 

         France
         Etranger
         Le pol'art
         La BD
         La jeunesse
         Autres (entretiens, etc)





FERMER