Seth, auteur canadien obsessionnel à l’autobiographie compilatrice, nous avait depuis longtemps démontré son talent, mais sa discrétion ne laissait pas présager qu’il s’aventure un jour à la réalisation d’un si grand ouvrage, plus proche du beau livre que de la bande dessinée traditionnelle.
Préalablement publiée dans le new-york times, cette série de planches graphiques consacrée à George Sprott, explorateur fantoche, est l’accomplissement d’un auteur talentueux. Delcourt lui donne la tribune qu’il mérite en rassemblant ces pages dans une maquette soigneusement travaillée, aux dimensions hors normes, tout comme son objet. Notons comme trop souvent dans les comics la qualité médiocre de la traduction française qui ne rend pas compte de la poésie simple dont fait preuve notre auteur. Malgré cet inconvénient, le livre reste absolument indispensable à toute bonne bibliothèque.
Seth a tracé son parcours dans l’ombre de Joe Matt, préférant collectionner que se montrer, abattant pourtant une somme de travail considérable, digne d’un Chris Ware. Dans George Sprott, il poursuit sa quête de parvenir à ses ancêtres et mentors. Les dessins se rapprochent des auteurs de comic strip des années 50-60, en formes géométriques simplifiées. L’histoire n’est plus la sienne, mais celle d’un personnage symbiotique d’une certaine vision du Canada, dans un environnement chimérique.
Ce livre est le résultat d’un cheminement interne entamé il y a plusieurs années déjà. Seth, plus encore que ses comparses Joe Matt et Chester Brown, a toujours été fasciné par l’univers des comics américains, de Fritz the cat en passant par d’obscures références comme Kalo, à qui il consacre son ouvrage « La vie est belle malgré tout ». Il s’agit ici de donner un ultime hommage à ses pairs, agrémenté d’un clin d’œil décalé à son Canada natal et à son évolution au cours du 20ème Siècle, siècle de l’évolution des mœurs et de l’apparition des médias. Le tout, en abordant l’un des thèmes qu’il affectionne le plus : l’approche de la mort, et l’apathie anxiogène des derniers instants.
Comme à son habitude, il ne relate rien d’extraordinaire : des faits, quelques dates repères, des témoignages de personnages « encore en vie » alimentent notre vision de ce héros sans histoire, amoureux des explorations, des femmes et de la bonne nourriture. Les infidélités tragiquement ordinaires, l’ascension professionnelle, les désillusions du mariage, la tendresse filiale…
George Sprott, le jeune explorateur entreprenant, ou le présentateur obèse et débonnaire de la fin, traverse les deux siècles qui relient sa naissance et sa mort avec un égocentrisme qui perdra progressivement de son centre, pour acquérir en gravité. Ce point d’équilibre fragile est maintenu avec brio d’un bout à l’autre, avec une remarquable continuité pour une série, et un souci des détails qui contribue à l’agréable impression d’avoir retrouvé la qualité des objets rares.
Un travail graphique et une approche de l’écriture remarquables qui permettent à Seth d’acceder à l’intemporalité… Les professionels de la bande dessinée avaient acclamé le sympathique mais surestimé Bottomless Belly Buttom de Dash Shaw, souhaitons qu’ils reconnaissent ce talent-ci à sa juste valeur.
