En abordant l'oeuvre d'un écrivain connu pour ses activités révolutionnaires (et fusillé en 1931 par le Kuomintang), il semble qu'une attente réflexe s'instaure quand au contenu ou à la forme du bouquin, que l'on imagine tour à tour satire aux larges saillies idéologiques, poésie où les larmes le disputent à la colère, avant-garde à la subversion littéraire salvatrice. Février prend un chemin tout différent avec son allure de roman classique, au romantisme tragique et au style sobre, économe. Bien loin des préoccupations politiques et idéologiques, Rou-Shi raconte le dilemme amoureux d'un professeur se disant lui-même "fin de siècle".
Après trois années passées à parcourir la Chine, Xiao revient dans la petite ville de Fu Rong pour enseigner dans l'école de son ami Tao Mu-Kan. En arrivant, il est ému par une jeune veuve et ses deux enfants qui vivent dans la misère la plus totale et soumis aux rigueurs d'un hiver tenace. Il rencontre également Tao Feng, soeur de son ami, intrépide jeune femme qui tombe immédiatement amoureuse de lui. S'entament alors deux relations régulières, l'une de visites où Xiao pourvoit aux besoins financiers de la mère et éducatifs de son aînée, l'autre de rencontres à l'école et surtout de lettres où Feng et Xiao échangent sentiments éplorés pour l'une, sentiments contenus pour l'un qui lui accorde simplement d'être son "frère".
La force de Février réside dans l'opposition franche entre le "bruit" social fait de rumeurs, de calculs, d'interprétations fallacieuses, de duels imaginés pour Feng ou pour une idéologie (avec ses collègues) s'abattant sur Xiao, et son ambition très humble d'agir selon un idéal de liberté et de sacrifice. Refuser les attaches superficielles mais être prêt à donner sa vie pour en sauver une autre. Le roman, par sa simplicité, sa tristesse légère de neige, semble charrier en creux la violence d'un monde social - et politisé - qui impose par le biais d'une sorte de logique rationnelle d'avoir un avis, de se positionner, de vouloir se marier, de prendre parti, de décider. Un monde qui guérit sa frayeur du vide par l'activité frénétique et rejette ce qui ne se place pas à son rythme et refuse sa frontalité.
Février, loin pourtant d'une littérature révolutionnaire, fait résonner en incarnant en Xiao les bases de la sagesse chinoise (le non-agir, la pensée du vide) une résistance face à la réduction du monde.

Rou-Shi