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Rosa Luxemburg - "Dans l’asile de nuit" suivi de "Lettres de ma prison" (Les carnets de l’Herne).

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Posté par Elysia le 2010-07-20



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Rozalia Luksenburg dite Rosa Luxemburg fait l’objet d’une attention particulière dans un milieu artistique, politique et culturel circonscrit. Peut-être sympathisants luxemburgistes, peut-être simples admirateurs d‘une personnalité d‘exception. En écho à cette figure politique marquante du XX, est présente parmi les colonnes récentes de Culturopoing, Claire Diterzi. Auteure d’un spectacle concocté avec Marcial Di Fonzo Bo, Rosa la rouge.
 
Passé ce préambule, prononcer le nom de Rosa Luxemburg fait surgir instantanément, dans le  rapide portrait, un combat politique hors-normes : de l’internationale situationniste à la ligue spartakiste. De Luxemburg reste aussi et surtout gravée à jamais sa fin brutale le 15 Janvier 1919 qui n’est finalement que l’aboutissement d’un investissement sans concession. Une exécution qui résonne bien plus dans la mémoire historique comme le soulagement de mitraillettes apeurées. Faire taire un corps, réduire au silence une voix n’est pas tuer l‘idée. Ironie du sort pour cette adepte d’un socialisme pacifiste pour lutter contre la barbarie. Rosa faisait en effet partie de cette catégorie d’êtres humains pour qui embrasser la politique ne pouvait se concevoir sans portée mystique, une mystique laïque débarrassée de tout conservatisme bourgeois. Le parallèle établi par François L’Yvonnet dans sa préface à Dans l’asile de nuit et lettres de ma prison avec Saint-François d’Assise et Simone Weil est à ce titre judicieux. Luxemburg n’a pas tenté avec ses compagnons de lutte d’attirer les suffrages de ses concitoyens  par la mise au point d’une idéologie politique égotique et mégalo vidée de sa dimension humaine, collective, pragmatique et contextuelle. C’est le défi même de la ligue spartakiste que de prôner la coopération, la solidarité du prolétariat. « Les masses de prolétaires doivent apprendre à n'être plus ces machines inertes que le capitaliste installe tout au long du procès de production, mais à devenir des hommes qui, par leurs pensées, leurs activités libres, guident ce procès. Ils doivent acquérir le sentiment des responsabilités propre à des membres agissants de la communauté, unique propriétaire de la totalité de la richesse sociale. Il leur faut faire preuve de zèle, sans le fouet du patron ; développer la productivité, sans garde-chiourme capitaliste ; faire preuve de discipline, sans que pèse sur eux le moindre joug, et d'ordre, sans maître pour les commander.  L'idéalisme le plus élevé dans l'intérêt de la communauté, l'autodiscipline la plus stricte, un sens civique véritable constituent le fondement moral de la société socialiste, tout comme la passivité, l'égoïsme et la corruption constituent le fondement moral de la société capitaliste. » in Programme du parti communiste allemand - 1918.

      

Ne pas imposer de Tchéka répressive et terroriste pour asseoir et conforter son idéologie. « Dans les révolutions bourgeoises, l'effusion de sang, la terreur, le crime politique étaient des armes indispensables entre les mains des classes montantes. La révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir à ces moyens de lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante. Ce n'est pas la tentative désespérée d'une minorité pour modeler par la force le monde selon son idéal, c'est l'action de la grande masse des millions d'hommes qui composent le peuple, appelés à remplir leur mission historique et à faire de la nécessité historique une réalité. » in Die rote Fahne du 14 Décembre 1918.
Se soucier du prolétaire et de son bonheur : « L'essence de la société socialiste réside en ceci : la masse laborieuse cesse d'être une masse que l'on gouverne, pour vivre elle-même la vie politique et économique dans sa totalité et pour l'orienter par une détermination consciente et libre. » toujours in Die rote Fahne du 14 décembre 1918. Sans qu’intervienne une uniformisation despotique, un lissage dangereux de l‘individu dans la négation de son libre-arbitre. “La tâche historique qui incombe au prolétariat, une fois au pouvoir, c’est de créer, à la place de la démocratie bourgeoise, la démocratie socialiste, et non pas de supprimer toute démocratie. » in La révolution russe, 1918.
Voilà le but de ce petit bout de femme déterminée, qu’il n’est pas étonnant de voir renaitre sous la voix d’une Anouk Grinberg.

Dans l’asile de nuit est un texte bref rédigé le 1er Janvier 1912. Il fait suite à un fait divers que l‘on pourrait qualifier de banal drame domestique. Venons-en au fait en question. Au terme des festivités de Noël, une grave intoxication alimentaire décime une centaine d’ouvriers miséreux dans l’asile de nuit municipal de Berlin. Un empoisonnement mortel (tord-boyaux frelaté, harengs périmés) auquel les autorités compétentes tentent d’apporter sur plateau d’argent et moult zèle une explication plausible pour calmer les esprits. Et pour cause. L’hécatombe fait mauvais genre. Elle inspire à Rosa cette remarque lucide, acerbe mais porteuse d‘espérance : « Ce qui a fait sensation cette fois à Berlin, c’est le caractère massif du phénomène.» C’est la masse qui détermine la capacité, la force et l’efficacité de l’action. « Le prolétaire ne peut attirer sur lui l’attention de la société qu’en tant que masse qui porte à bout de bras le poids de sa misère. Même le dernier d’entre eux, le vagabond, devient une force publique quand il forme masse, et ne formerait-il qu’un monceau de cadavres ». 


     


Cet empoisonnement est l’opportunité rêvée pour notre révolutionnaire en herbe de dépeindre - et par là-même de condamner - la logique d’un système profondément inégalitaire, cynique et hypocrite. Celle du système capitaliste et son productivisme industriel déshumanisant. Comment ne pas se remémorer à cette occasion Chaplin et ses temps modernes. Car, dans le listage des victimes, le constat est effroyable mais édifiant. Tous sont travailleurs, tous sont ouvriers. « Un employé de commerce, un ouvrier du bâtiment, un tourneur, un mécanicien. » Rosa décortique,  à travers l’analyse de ce fait divers, de façon concise et claire les rouages du système capitaliste et ses lois. L‘interdépendance régit donc la paupérisation du plus grand nombre pour l‘enrichissement de quelques-uns, dans un système qui« assure confortablement la prospérité indécente d’une poignée de privilégiés » tandis qu’elle réduit à la misère une « frange croissante du peuple. » Rosa dénonce à cet effet son influence perverse sur les conditions de vie dégradantes et dégradées du monde prolétaire, des conditions de travail qui s’avèrent de plus en plus difficiles pour le travailleur confronté au fil des ans à un avenir incertain, soumis qu'il est aux aléas des contingences et conjonctures : « Un coup de grisou, un accident de travail », « des semaines et mois de chômage. » La peur en toile de fond, on l’aura évidemment bien compris. « Qu’adviendra-t-il de lui, si demain, il est renvoyé parce qu’il aura atteint le seuil fatal des quarante ans, au-delà duquel le patron le déclare « inutilisable »? « L’existence du prolétaire est bientôt dominée par le hasard…la vie chère le touche plus durement que les autres. » Comment ne pas penser aux Sans domicile fixe, aux Intermittents du spectacle, aux Intérimaires, aux Familles monoparentales, aux Handicapés, aux Marginaux qui gonflent indifféremment le rang des Pôle-emploi, les trottoirs de nos villes, les squats, les terrains vagues et quartiers périphériques.

La modernité de ce texte est stupéfiante mais pas étonnante.
A ce propos, il s’agirait de saluer au passage le travail remarquable des éditions des Cahiers de L’Herne et de leur collection alternative, les Carnets de l’Herne. Un travail méticuleux qui s’opère avec force et ténacité dans l’ombre des machines promotionnelles bulldozer. Optant pour des choix éditoriaux à la subtile portée pédagogique dans la lignée de ce que prônait Luxemburg : éduquer pour éviter la manipulation, instruire pour forger des esprits critiques. L’ingéniosité éditoriale est bel et bien au programme de ce petit livre à la surface brillante et noire, aux lettres sobres. Un petit livre qui propose comme pendant à Dans l’asile de nuit, les lettres de soutien de Rosa Luxemburg  à Sonia,  femme de son compagnon de lutte, Karl Liebknecht. De magnifiques lettres à l‘humanisme lumineux, au ton frais et vivifiant, déployant au fil des lignes la palette sensible de l‘intime, généreuse, altruiste et gourmande Rosa.
Une optique intelligente pour démontrer que la politique n’est pas une fin en soi, en tous les cas n’était pas celle de l’individu Rosa. Que la réduire à une figure révolutionnaire serait tout bonnement passer à côté de sa véritable personnalité. Que les barreaux, l’oppression, la solitude, l’intimidation n’empêchent l’esprit enthousiaste de s’envoler dans des élans épicuriens.
Une grande leçon de vie!

Le prix de ce livre essentiel est modique mais pour les bourses vraiment limitées, le premier texte est disponible gratuitement ici. 


 




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