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Pierre Hadot - La Philosophie comme manière de vivre
Autres (entretiens, etc)
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Entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I.Davidson.
Albin Michel/ Le Livre de Poche. 2001 Le titre de ces entretiens avec Pierre Hadot traduit l’une des principales volontés de ce penseur-passeur de l’antiquité, récemment disparu: démontrer que la philosophie ne se réduit pas à la prose théoricienne qu’elle est parfois devenue, mais qu’elle s’est conçue initialement comme pratique du quotidien et exercices spirituel. Cette manière de vivre rejoint le trajet biographique et professionnel d’Hadot lui-même, son parcours dans l’existence et ses concepts ne se développant pas indépendamment l’un de l’autre
![]() Nous revenions cette semaine à nouveau sur l' Agora d’Alejandro Amenabar… Le cinéaste espagnol a-t-il déjà ouvert un livre de Pierre Hadot ? Ce serait intéressant de lui poser cette question tant son investigation de l'antiquité par le cinéma rejoint nombre des pistes privilégiées par l’auteur de Qu'est-ce que la philosophie antique?. Outre que ce dernier se soit en début de carrière plus particulièrement intéressé au néo-platonisme et à sa mystique (qui marquent profondément le personnage d’Hypathie), on y retrouve sur le plan esthétique et narratif cet exercice qu’il a souvent rappelé et décrit : le « regard d’en haut » : « L’expérience d’une vision surplombant les choses a permis d’imaginer une vision mentale qui survole la terre et le monde et à laquelle il est fait allusion d’un bout à l’autre de l’Antiquité. Cet exercice, qui consiste à parcourir par l’imagination l’immensité de l’espace, à accompagner le mouvement des astres, mais aussi à diriger d’en haut son regard vers la terre, pour y observer le comportement des humains, est décrit très fréquemment, que ce soit chez Platon, chez Epicure, chez Lucrèce, ou encore chez Philon d’Alexandrie, ou chez Ovide, ou chez Lucien ».
« Les auteurs antiques, notamment Lucien, font ainsi allusion aux guerres qui, vues d’en haut, paraissent des combat de fourmis, et aussi aux frontières, qui semblent dérisoire. Il s’agit aussi de faire prendre conscience de la grandeur de l’homme, puisque son esprit est capable de parcourir tout l’univers » (p.262)
Plus largement, c’est la tentative de « conscience cosmique » qui passionne le philosophe :
« Pour moi ce qui compte c’est avant tout l’effort pour passer d’une perspective à une autre […] C’est un thème très traditionnel et capital que l’on peut résumer ainsi : la terre elle-même n’est qu’un point, nous sommes quelque chose de microscopique dans l’immensité ». (p 218)
Pour Pierre Hadot il s’agit d’aller au-delà des visions parcellaires et faire de la philosophie le témoignage d’une adhésion vivante au monde et à la "domestication" de son immensité. Les différentes pratiques spirituelles, auxquelles il a consacré son ouvrage le plus célèbre, a désacralisé l’écrit et la formule triomphante, rappelant sur le mode stoïcien que le discours philosophique n’est pas en lui-même la philosophie ; la logique, l’éthique et la physique trouvent leur effectivité non dans leur théorisation, mais dans leur vécu. Une « vie philosophique » qui nous renvoie au fond à l’enseignement donné par Socrate et ce choix séminal de boire la cigüe, avant que celà ne deviennent en eux-mêmes des thèmes philosophiques générateurs de discours.
Nietzche décrivait la philosophie antique comme un laboratoire… Pierre Hadot ne cesse de démontrer dans ces entretiens, comme dans tous ses travaux, que c'est encore le cas et qu’à ce titre elle est loin de nous ramener à des conceptions passéistes. Il ne faudrait pas pour autant voir là une charge antimodernité de la part d’Hadot, même s’il démonte par la même certain des pièges possibles dans lesquels pourraient être tombés des philosophes récents (comme le style employé par un Heidegger, la méthodologie d’un Foucault ou la fascination pour l’absurde dans l’existentialisme). En fait l’un des enseignements des recherches d’Hadot est la mise en perspective des différents moyens employés par les différentes écoles pour cultiver la concentration sur le présent...
![]() Pierre Hadot Né en 1922, le parcours de Pierre Hadot est celui d’un jeune homme doué qui va peu à peu s’extirper de la culture intellectuelle chrétienne qui l’a éduqué et formé. Celà passe par des prises de conscience parfois de l’ordre du mystique, mais aussi par cette conviction qui se forge peu à peu d’un monde qui ne se limite pas à des préconçus, et dont l’immensité peut aussi parfois s’expérimenter ici et maintenant, comme un choc pour l’esprit, mais aussi sur le plan émotionnel et sensitif.
Il serait un peu simplificateur de parler d’une conversion à un athéisme spiritualisant : l’un des découvreurs en France de Wittgenstein ne se contenterait sans doute pas de cette appellation. Mais il finira bien par quitter sa robe de prêtre, sans vraiment de violence toutefois (sauf peut-être vis-à-vis de son image familiale), comme par le fruit d’une évolution naturelle.
Parcourant un à un les échelons de l’élite universitaire, du CNRS jusqu’au Collège de France où Foucault le fait entrer, Hadot n’est pas sans critiques parfois amusées vis-à-vis de ce système, bien qu’il semble être très attaché à ce milieu dans lequel il a évolué avec tant de passion. Univers où il semble avoir rencontré un parfait complément à travers sa seconde épouse, elle-même spécialiste de l’antiquité. On ne sera donc pas surpris finalement de lire à la fin de cet ouvrage qu’il aime beaucoup les romans de David Lodge !
La Philosophie comme manière de vivre complète merveilleusement les travaux propres de Pierre Hadot (on ne saurait recommander assez La Citadelle intérieure qui explore les Pensées de Marc Aurèle, qui sont aussi des exercices) tout en étant une parfaite introduction à son travail. L’homme s’y exprime avec beaucoup d’aisance et d’intelligence… Mais la lecture de ses propres ouvrages, limpides tout en ne sacrifiant rien à l’approche rigoureuse (il faut vraiment lire comment il conçoit la critique de texte et des œuvres), en était déjà une belle preuve.
La large gamme de sujets abordés ici, tout comme l’évocation de son parcours personnel, permettront peut-être des conversions de certain à cette philosophie qui effraie souvent... de loin. Car Hadot savait maniait l’accessible et l’exigence comme peu peuvent s’en vanter. ![]() Alec Guiness dans le rôle de Marc Aurèle (La chute de l'Empire Romain)
Pour prolonger: entretien de Pierre Hadot donné à Philosophie Magazine en 2008.
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