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Osamu Tezuka - "Ayako"

La BD
Posté par Guillaume Bryon le 2009-08-22



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"Est fou celui qui recourt à la raison dans une situation extrême"

 

Quand on parle du manga, Osamu Tezuka fait figure incontestablement de vieux maître, bien que trop cantonné parfois dans l’imaginaire à son style graphique un peu naïf. Souvent comparé à Hergé et à la ligne claire, l’auteur n’est pourtant pas seulement le père du Roi Léo, Astroboy ou même Blackjack. D’une bande dessinée pour la jeunesse capable de rassembler un public mature, Tezuka a aussi fait l’expérience de livrer de la BD foncièrement adulte dés les années 70. Et ce au-delà des seuls genres de l’humour grivois. Pour preuve avec ce Ayako qui est un récit extrêmement noir et possèdant même de belles envolées en matière de cynisme et de nihilisme : si ce n’est pas sa plus belle réussite c’est à n’en point douter l'une de ses œuvres les plus empreinte de cette tonalité.

Ayako est une saga familiale à l’arrière plan historique, genre avec lequel reviendra Tezuka dix ans plus tard pour ce qui est l'un de ses chefs d’œuvre, L’Histoire des 3 Adolf. Ici il reste dans un contexte de départ nettement plus local et limité, très méconnu au-delà du japon : attentats et écrasement des mouvements de gauche au lendemain de la seconde guerre mondiale. S’inspirant d’un fait réel (la disparition d’un haut responsable des chemins de fer retrouvé ensuite en morceau sur une voie ferrée en 1949) Tezuka invente une intrigue dense et passionnante qui est le moyen d’illustrer la crise identitaire et politique qui frappe alors le pays.

Pour cela la famille Tengé va servir de catalyseur : ces grands propriétaires terriens se retrouvent en effet obligés de céder une grande part de leurs ares à leurs anciens employés. De retour parmi les siens après la guerre, Jiro Tengé cache son activité de collaborateur des forces occupantes. En même temps il découvre Ayako, la petite dernière, sa sœur… qui n’est autre que la fille que le patriarche a eu avec sa belle-fille. On découvre bientôt que les Tengé sont une famille complètement dégénéré, aux comportements auxquels les derniers membres tentent désespérément d’échapper. Cela n’empêchera pas l’ignoble : pour empêcher que le nom de la famille ne soit sali suite à une scène de crime dont la petite Ayako est témoin, un conseil décide d’enfermer l’enfant à vie dans le sous sol condamné d’une resserre.


Osamu Tezuka
 

 Ayako multiplie les genres : mélodrame, espionnage jusqu’à flirter au finish avec le polar urbain, tout en se posant comme une plongée très dure dans la folie humaine. Tezuka n’a pas peur d’être dérangeant en mettant en scène ces riches déchus, rongés par la consanguinité. L’inceste est au cœur du récit sans avoir forcément une justification morale. Enfermée au fond de son trou, la petite tombe amoureuse de son frère qui malgré ses allures de chevalier blanc dans l’enfance va devenir beaucoup plus cynique et céder facilement aux avances pour posséder la jeune ignorante. Complètement naïve et enfantine mais nourri de journaux féminins, ayant appris à exprimer toute force affective uniquement en s’offrant corps et âme, Ayako va aussi être un peu un fantasme qu’on va retrouver parfois à l’excès dans beaucoup de bandes dessinées japonaises.

C’est peut-être ici que l’ambiguïté pose le plus de problèmes, car il n’est pas impossible que Tezuka ne soit pas tombé dans une certaine complaisance dans l’exposition d’un tel dépotoir, tout en cherchant paradoxalement à faire preuve de poésie quand à son héroïne et sa pureté. En tout cas il interroge les codes et l’honneur d’une société étriquée qui ne peut plus vivre dans le secret et voit désormais éclater au grand jour les peu reluisantes mœurs qu’elle cache, ses pires pulsions. Ayako reste tout de même un personnage avec sa face mystérieuse, on ne sait jusqu’à quel niveau elle ruminerait malgré tout un peu sa vengeance quand elle fuit par surprise … Même chose pour Jiro Tengé devenu sous un autre nom un gangster célèbre et dont la recherche de rédemption est elle-même à plusieurs facettes. Tezuka en fait, même s'il garde une bone dose de tendresse en surface, se passe presque tout à fait de sens moral et c’est ce qui rend d’autant plus dur ce qu’il raconte : même le dénouement à très fort potentiel symbolique se révèle surtout empreint d’absurde, renvoyant dos à dos coupables et innocents.

Du point de vue des dessins, Tezuka alterne ici son style habituel avec des séquences de descriptions historiques plus réalistes dans le trait. Ce qui est étonnant graphiquement c’est la poésie érotique qu’il va souvent chercher dans des dessins qui ne s’y prêtent pas forcément. Mais ce qui est surtout à couper le souffle c’est son sens du découpage, et dans les années 70 il prend de plus en plus de liberté à ce niveau. Ayako n’est peut-être pas son récit le plus virtuose en la matière, mais il recèle de très belles compositions et des enchainements admirables comme lors du dernier tome quand sur une petite dizaine de pages il se contente d’un même format large de cases, proche d’un écran cinémascope. Tezuka reste l’un des plus grand maître du mouvement à n’en pas douter. Et même si son récit n’est pas exempt de faiblesses ou d’opacité, sa force et son inventivité narrative ne peuvent que scotcher le lecteur jusqu’à le rendre assez addictif quand à son contenu feuilletonnesque.


Ayako est édité en France en trois tomes chez Delcourt.




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Commentaires
De : mr_kenyatta

Vraiment un manga à (re)découvrir, notamment pour ce qu'il nous révèle d'une période qui nous est souvent méconnue de l'histoire du Japon et pourtant capitale dans l'évolution de ce pays, les années de l'immédiat après-guerre et du contrôle américain à peu près total.

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