Il en est de ces ‘peigneurs de comètes’ - pour reprendre l’expression de Corbière que réutilisera Rinaldi pour qualifier notre petit prince - comme de la beauté assise sur les genoux pour celui qui vit une saison en Enfer - car l’archange poète foudroyé en pleine ascension littéraire mais en réelle débâcle personnelle - j’ai nommé l’habité Olivier Larronde - né en 1927, aurait bel et bien pu être un frère du rimbaldien exilé en Abyssinie. Maudit sang mauvais pour sûr, néanmoins.
Pour des raisons liées aux goûts, aux modes, Olivier Larronde demeure indéniablement circonscrit à une lointaine galaxie saluée par un nombre limité d’initiés, malgré des démarches passionnées pour son entrée au panthéon des poètes - en vrac, Rinaldi qui s'en fit l’ardent défenseur au milieu des années 80, suivi en 2002 par l'exigeante maison d'édition - Le promeneur - qui lui consacra une magnifique intégrale. Ce diamant, dont l’incandescence du Verbe mêlait la rencontre de la préciosité ronsardienne aux visions surréalistes, eut pourtant à coeur de battre au fer, au soufre et à la boule de feu, son art poétique. Provoquant, dans le télescopage des mots , l’émergence de l’image en une alchimie tranchée net, tenant tout à la fois de la flamboyance baroque et vertigineuse puissance évocatrice de Baudelaire que des résonances incantatoires de Mallarmé, même si, dans la déconstruction du langage, il faut bien admettre qu'il n'en atteindra ni les sommets ni les gouffres hermétiques. De son art poétique, il expliquera - 'L'acte allait autrement dans la mesure immanquable où j'expire en mots ouvets pour le désoeuvrement [...] De ces travaux de désoeuvrement, ils fondent une rhétorique à décomposer le réel puis à ne le retenir qu'à une scintillante condensation, la rosée de ses motifs, arguments et variations'.
Si le monde le relégua peut-être - dans le bénéfice du doute, les points de suspension - aux oubliettes des scribouillards allumés au réverbère des agitations mentales, ses contemporains lettrés, eux, ne passèrent pas à côté de ce zazou illuminé au sens strict comme au sens figuré - locataire funambule tenace des bistrots parisiens. De Cocteau à Eluard, en passant par Char, Bachelard - tous, à sa mort survenue en 1965 - le couvrirent d'éloges - même le difficile Genet qui lui accorda ce compliment - 'il a su trouver ‘son ton de voix’'.
Pour resituer le parcours de Larronde, son enfance - très heureuse - se déroula entre un père, Carlos Larronde* , journaliste à l’Intransigeant, critique littéraire, auteur de plusieurs recueils de poésie, poète des ondes*, et une soeur, Myriam, très aimée - une enfance passée donc dans une atmosphère de carphanaüm résolument bohème, où l’émulation créatrice se disputa de bien beaux combats avec la soif de connaissance. Une enfance broyée par deux évènements définitifs - la disparition de Myriam à 14 ans, suivie par celle du père. Témoin de cette époque endeuillée ainsi que du reste de sa courte vie, Jeannine Derriaz - dite Diane - confidente constante, livrera, dans son livre de mémoires, des pistes d'explication tangiblement acceptables à la germination urgente du premier recueil de Larronde - Les barricades mystérieuses. L'expérience de l'absence définitive.
Il restera en effet alité un mois durant, suite au décès de son père, l'appelant désespéremment de toutes ses forces. Frôlant les abîmes de la folie. Acrobate - voilà la transmutation psychologique qui fit éclore le nouvel Olivier, s'appuyant sur la base d'un laboratoire démiurgique - celui de l'art. Cocteau apportera d'ailleurs à cet effet un complément d' éclaircissement 'Son équilibre n'est ni l'équilibre de l'inconscience, ni l'équilibre des somnambules. il l'a voulu. Il le veut'.
Quinze poèmes constituent le corpus de l'entrée en matière poétique que sont les 'barricades mystérieuses' s'ouvrant sur Gelée Blanche.
La minéralité, l'organique, l'anatomique - trois entités nerfs névralgiques du creuset - viennent nourrir en aval par des wagonnets d'inspiration multiple mais simple les rails d'inventivité pour capter le suc du jet animal premier ainsi que transfigurer les élans des corps dans leur fébrilité, leur fourmillement, leurs égarements. Car la poésie de Larronde est - soyons clairs - délibéremment charnelle. Les champs lexicaux de la flore et la faune s'entremêlent pour faire surgir dans le vif les visions poétiques. L'animal-objet y est à cet effet constamment sollicité - 'Des langues de pécheurs en mouettes fécondes' - 'Ces poissons japonais, c'est l'onguée sur la place où s'enferme une aiguille et change de prison' - 'La forge en couleuvres se perd'.
Le motif de la rose, également très présent dans ce recueil, emprunt au néoplatonisme de la Renaissance, voire à la terminologie catholique - se fait chambre d'écho de la beauté fragile des choses soumises à l'implacable pouvoir du temps - 'La fleur déclose me prive de tout comme elle abandonne un fruit. Mon sang charrie des glaçons, fleur de la récolte quand le cortège de ce soir m'ouvrira les veines ' - in Vendanges - tandis que la mer et ses référents sculptent inlassablement sur les grêves sableuses des aspirations, les rets des sensations comblantes. Volatiles, pas si sûr mais fulgurantes tentatives de transcendance, certainement. 'Je veux faire l'amour à la mer comme un fleuve que d'humides foulards m'entortillent encore'. in Le baptême des larmes. 'Dans ces linges, ô mer, nous nous désenlaçâmes' in Travaux d'aiguilles de pin.
Sa poésie lumineuse, généreuse - plusieurs poèmes sont en effet des dédicaces - de Cocteau à Beaurepaire - l'en est une quintessence de jouissance, arrachée dans une transe presque dionysiaque, au spectre fumeux des consolations incurables car en dehors de toute maîtrise.
Cherchant 'le prestige des vagues', 'les roses de la mer font de tels barbelés'. A goûter sans restriction et y revenir.
Bibliographie -
- Olivier Larronde - Les barricades mystérieuses - éditions L'arbalète - 1990.
- Olivier Larronde - L'arbre à lettres - éditions L'arbalète - Décines - 1966.
- Olivier Larronde - 'Rien, voilà l'ordre' - éditions L'arbalète - Décines - 1984/
- Oeuvres poétiques complètes - Le promeneur - 2002.
* Monographie de Carlos Larronde par Christopher Todd - L'harmattan - 2007.
- Diane Derriaz - 'La tête à l'envers - souvenirs d'une trapéziste chez les poètes' - Mars 1988 - Albin Michel éditeur.