Etranger Posté par Cyril Cossardeaux le 2010-08-22
Juliet, Naked : pas comme Juliet, nue, ou l’inattendu premier roman à tentation érotique de Nick Hornby. Non, si le sexe, ou plus exactement la frustration sexuelle, tient une place importante dans le dernier ouvrage de l’écrivain britannique, son écriture reste résolument a-érotique (les deux scènes de sexe y sont traitées en ellipse), assez prude, finalement très "anglaise".
Non, ici, c’est Juliet, Naked, comme dans, par exemple, Let it be, Naked. Soit la version démo, 1.0, d’un disque ayant marqué l’Histoire.
Concernant Juliet, c’est beaucoup dire. Seul album à avoir obtenu un timide succès public et les louanges de la critique du rocker américain de la fin des 70’s et de la première moitié des 80’s Tucker Crowe, Juliet est aussi et surtout connu comme le dernier qu’il ait jamais enregistré, avant de disparaître, quelques mois plus tard, en pleine tournée, vivant depuis dans le plus grand secret, à mi-chemin entre Syd Barrett et J.D. Salinger.
Depuis cette retraite, seuls quelques dizaines de monomaniaques à travers le monde entretiennent fiévreusement le culte. Et leur nouvelle chapelle, dématérialisée et mondialisée, c’est évidemment Internet. C’est l’un des aspects les plus réussis du livre de Hornby que de montrer (extraits de forums à l’appui) à quel point le web a pu modifier et enrichir les échanges entre music lovers, au point, parfois, de transformer leur sympathique passion en délire obsessionnel, flirtant à l’occasion avec la paranoïa.
C’est typiquement le cas de Duncan, le faux personnage principal de Juliet, Naked. Fan hardcore de Tucker Crowe, dont il se fait fort de n’ignorer aucune subtilité de l’œuvre ni aucun sens caché des paroles, Duncan est du genre à faire le pèlerinage jusqu’en Californie de son trou perdu au bord de la mer d’Irlande (Gooleness) et le pied de grue devant la maison de Julie Beatty, la muse ayant inspiré Juliet, une vingtaine d’années auparavant (que l’on s’amuse à imaginer – et Nick Hornby aussi, peut-être - comme la fille qu’auraient pu avoir ensemble Julie Christie et Warren Beatty…).
Nick Hornby
Mais le vrai personnage central du roman est Anna, la compagne de Duncan depuis quinze ans. Quinze ans d’une relation davantage fondée sur l’habitude que sur l’amour (ne parlons même pas de passion). Mais aussi sur une affinité de goûts et de centres d’intérêt qui peuvent souvent suffire à unir deux solitudes. Quinze ans qui ne pèseront vite plus grand-chose quand surgira donc un jour, par la poste, ce CD des fameuses démos naked de Juliet, l’un de ces disques sur lesquels s’est construit leur couple, même par défaut. Aveuglé par sa passion crownienne, Duncan n’a pas le discernement d’Annie, qui ne voit dans ces chansons que le brouillon inabouti du chef d’œuvre à venir. En réaction agacée à l’article dithyrambique de Duncan sur le forum des fans, elle ose l’écrire, consommant la rupture. Le coup de force narratif du roman est alors que Tucker Crowe lui-même sorte de son mutisme, lui écrive et la remercie de sa clairvoyance…
La première partie du roman résumé comme cela, Juliet, Naked ne semble au mieux s’adresser qu’à la communauté de ceux capables de disserter des heures (éventuellement de se brouller) autour des mérites d’un disque ou d’une œuvre artistique en général. Ce qui représente déjà pas mal de monde (ne serait-ce qu’au sein des rédacteurs de ce site). Mais son intérêt est évidemment bien plus vaste. Hornby y interroge à la fois le rapport à la création artistique de celui qui en l’auteur, de celui qui la juge (nul doute que Juliet, Naked fera le délice des critiques, professionnels ou non, qui y retrouveront nombre de leurs interrogations) et de celui qui, in fine, est supposé en jouir (ou pas). Hornby se montre d’ailleurs très humble et ne tranche pas la question duquel de ces trois profils type est le plus à même de ressentir et comprendre une œuvre, étant lui-même plus ou moins les trois à la fois. On notera en tout cas qu’il semble penser que ce n’est pas forcément l’artiste lui-même…
Rassurons ceux qui ne se passionnent pas pour ces merveilleux objets que sont les disques : Juliet, Naked constitue également une fine analyse des ressorts de ce qui peut faire tenir un couple, mais aussi de ce qui peut le détruire. La dimension fantasmatique des correspondances par email (qui ne sont jamais que les versions électroniques des correspondances manuscrites qui font le bonheur des littérateurs depuis au moins Choderlos de Laclos) est également très bien rendue par Hornby.
Tout ça fait incontestablement de Juliet, Naked un excellent opus hornbyen, en dépit de quelques faiblesses. Une tendance de l’auteur à se montrer souvent trop explicite sur les pensées intérieures de ses personnages (alors que le lecteur peut généralement les déduire lui-même) ou sur le sens métaphorique de certains épisodes du roman. En écho au livre lui-même, on peut se demander si Hornby ne cherche pas ainsi (peut-être inconsciemment) à "bloquer les issues" de l’interprétation que ses lecteurs pourraient en avoir.
Le personnage de Tucker Crowe est également un peu moins réussi que les autres, Duncan et Annie, en particulier. Comme si l’ancien Crowe musicien et l’actuel (qui se contente d’essayer enfin d’être un père pour l’un de ses nombreux enfants *) avaient un peu trop de mal à ne faire qu’une seule et même personne…
Réserves mineures, alors que la plus grande réussite de ce roman est peut-être encore de nous donner furieusement envie de l’écouter en vrai, ce fameux Juliet, trésor caché des années 80…
* Le petit Jackson, dont les reparties semblent un poil trop mures pour un gamin de six ans…
Commentaires
De : Bornu top 5
Pour ma part j'ai trouvé le livre aussi sympathique qu'agaçant, sympathique parce qu'il nous emmène vers un territoire ami et connu (la musique et ses névroses) et agaçant parce qu'on a l\'impression qu'honrby nous ressort le personnage du falot monopathe pourtant irrésistible (en la personne de duncan mais aussi de tucker) avec tous les personnages féminins à leurs pieds. J'avais bcp aimé le caractère novateur du sujet de vous descendez, le dernier livre lu du romancier pour ce qui me concerne, un très beau livre avec de beaux personnages, là tout est cousu de fil blanc et surtout rien ne bouge dans le petit monde de nick hornby (il y aurait une thèse à faire sur le thème de l'isolement dans ses romans), les personnages manquent de profondeur et disons le de sympathique, là où il avait toujours réussi à les rendre attachants auparavant, même Annie, la plus soignée de tous, reste quand meme bien gnangnan. IL reste quelques moments franchement droles et un talent indéniable pour tenir un aussi petit tout en main aussi longtemps, une déception au final
De : Tony hô
Les crowologues sont-ils inspirés des rédacteurs de Culturpoing?