
A part l'irrésistible ascension de Culturopoing, que restera-t-il de 2008 quand on aura oublié tout le reste ? La crise économique mondiale, évidemment, dont tous les "experts" s'accordent à nous dire qu'elle est la plus grave depuis le fameux Jeudi noir d'octobre 1929... Mais aussi la publication en France d'un livre absolument fondamental, dont on ne dira pas qu'il a été médiatiquement ostracisé (ce serait faux), ni même qu'il est passé commercialement inaperçu (il s'est plutôt bien vendu pour un essai de 600 et quelques pages), juste qu'il a été traité dans le flot ininterrompu des "nouveautés culturelles" du moment. Alors qu'il s'agit de bien plus que ça. Nous-mêmes ne nous en sommes pas faits l'écho au moment de sa sortie (en mai dernier), ni dans les mois qui ont suivi. Mais n'en parler que maintenant constitue finalement un "argument de vente" supplémentaire en faveur du livre de Naomi Klein tant cette fameuse crise économique mondiale (déjà là et pourtant encore embryonnaire ?), et surtout les réactions qu'elle a suscitées au sein des gouvernements occidentaux, constituent autant de preuves par l'exemple de ce que révèle la journaliste et activiste canadienne. Le capitalisme financier s'effondre et démontre son absurdité et sa monstruosité fondamentales ? Le moment est idéal pour le renvoyer aux oubliettes de l'Histoire et reprendre le sens inverse, celui de la primauté du Bien public, abandonné depuis près d'une trentaine d'années. Dans les discours, on n'est pas loin d'entendre ça et chaque "grand de ce monde" rivalise de lyrisme sur l'air du "plus jamais ça", "à bas l'argent fou", "l'état doit reprendre sa place", et blablabla. Dans les faits, c'est à peu près l'inverse qui se produit. Des milliards débloqués ? Oui, et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, mais évidemment pas pour les principales victimes in fine de la crise. Non, uniquement pour sauver les institutions de crédit privées les plus en difficulté. Soit, une fois de plus, de l'argent public au profit d'intérêts privés. On schématise, voyons ! Cet argent sert à sauver des entreprises qui en sauveront d'autres en retour, sauvegardant ainsi des milliers (millions ?) d'emplois ! Et puis, ces entreprises renflouées ne deviennent-elles pas nationalisées par le fait ? Si ce n'est pas tourner le dos à l'ultra-libéralisme, ça... Oui, il y a encore probablement des milliers (millions ?) de naïfs pour penser que ce sauvetage financier aura comme contrepartie une remise en cause du système économique. La vérité, c'est plutôt que cet état de crise, de choc, que nous traversons est l'un de ces moments "bénis" théorisés dans les années 60 par Milton Friedman, le père de l'école économique de Chicago, ô combien influente. Un de ces moments où la population est tellement aux abois et préoccupée de sa propre survie que les traitements de choc les plus rudes peuvent être adoptés en suscitant un minimum de vagues et de protestations sociales. On voudrait en trouver un exemple idéal qu'il n'y aurait pas besoin d'aller plus loin que chez nous, lorsque, dans le même discours où il faisait la leçon à ces financiers sans morale qui allaient voir ce qu'ils allaient voir désormais, Nicolas Sarkozy confirmait également la poursuite, et même son accélération, du mouvement de suppression de postes dans la fonction publique. L'heure est grave, il faut agir gravement et douloureusement, mais pour le bien de tous, mes chers compatriotes... on connaît le refrain et même la chanson entière.
On ne va pas ici ajouter un chapitre supplémentaire au livre de Naomi Klein, il ferait bien pâle figure par rapport à son travail remarquable accompli depuis plusieurs années pour aboutir à la mise à jour de cette
Stratégie du choc. Peut-être d'ailleurs l'écrira-t-elle elle-même, tant cet ouvrage semble malheureusement sans fin... Avec forces exemples et un nombre de références bibliographiques et journalistiques impressionnantes, elle nous montre comment, au Chili, en Pologne, en Russie, en Afrique du Sud, en Irak, en Grande-Bretagne, au Sri Lanka, en Israël, aux Etats-Unis mêmes, les capitalismes privé et d'état (de plus en plus imbriqués, le second au service du premier) ont exploité des situations de crise financière, politique, diplomatique, climatique, militaire, etc., pour enfoncer toujours un peu plus fort, un peu plus loin, le bêlier visant à abattre tout ou partie des protections sociales, du droit du travail, des mécaniques de solidarité et de répartition des richesses bâtis pierre par pierre, lutte par lutte, depuis le milieu du XIXème siècle. Ces crises sont parfois provoquées et savamment orchestrées, parfois simplement et opportunément exploitées (comme ce fut par exemple le cas pour le tsunami asiatique ou l'ouragan Katrina, avant les prochaines catastrophiques écologiques à venir, plus personne hélas n'en doute...). Naomi Klein prend d'ailleurs bien soin de balayer d'un revers de paragraphe l'idée d'un vaste complot planétaire tirant toutes ces ficelles. Peine perdue : la principale attaque dont son livre fut victime par ceux qui ont ici fait la preuve qu'ils ne l'avaient pas lu (ou en tout cas pas en entier) fut évidemment qu'elle usait de cette vieille ficelle de la théorie du complot et, chez ces belles âmes, qui dit théorie du complot, dit, au choix (voire tout à la fois) ultra-gauchisme délirant, paranoïa aigue, antisémitisme rampant, etc... la liste est sans fin. Naomi Klein ne révèle pourtant pas grand chose de caché, tant, encore une fois, elle s'appuie sur des informations tout ce qu'il y a de plus publiques (ou déclassifiées), mais quasiment jamais mises en perspective, ou en tout cas pas dans un ouvrage aussi ambitieux. Friedman lui-même n'avait-il pas déclaré
"Seule une crise, réelle ou imaginaire, peut engendrer un changement profond" ? Comment s'étonner, au fond, que, dans tous les pays où les faits semblent avoir confirmé l'avènement de cette déclaration programmatique, ce soit des "Chicago boys" qui aient joué un rôle éminent dans la conduite des politiques publiques au profit des intérêts privés ? Mais surtout, comment le nier ? Et comment nier qu'il s'agisse là de tout, sauf d'un pur hasard ? Le travail de Naomi Klein va plus loin encore dans le temps et met à jour les liens "philosophiques" étroits entre les premières expériences de traitement psychiatrique par les chocs électriques (ce qui donne des chapitres introductifs proprement terrifiants), leur rapide appropriation par les services secrets gouvernementaux (au premier rang desquels la CIA, qui est allée très loin dans la théorisation de leurs vertus "pédagogiques" dans la lutte contre l'ennemi), puis par certains économistes libéraux. Puisque les électrochocs ont médicalement pour but d'effacer la psyché malade des patients et de proposer une page blanche sur laquelle inscrire une nouvelle histoire, pourquoi ne pas faire la même chose à l'échelle d'une société, d'un pays, peut-être aujourd'hui de toute une civilisation ?
La stratégie du choc, c'est ça : se repaître du désastre, quelle qu'en soit la cause, l'aggraver au besoin (soit par faiblesse d'intervention, cf. la Nouvelle-Orléans, soit au contraire par d'impressionnants déploiements de force pour lesquels les moyens ne font jamais défaut, cf. la seconde guerre d'Irak), pour approcher au plus près des conditions de l'établissement d'une société économique au contexte concurrentiel enfin "pur et parfait", où l'Etat n'oppose plus la moindre entrave au business mais doit en revanche accroître son contrôle policier et militaire de populations qui, les ingrates, ont toujours une fâcheuse tendance à vouloir conserver leurs "archaïques et scandaleux" acquis sociaux. On ressort du livre de Naomi Klein la rage au coeur, avec un certain sentiment de découragement aussi, il faut bien l'admettre, mais surtout une grande incrédulité. Comment le monde peut-il continuer à tourner comme il le fait, comment des électeurs peuvent-ils continuer à porter au pouvoir des gens dont les objectifs et surtout les actes sont aux antipodes de leurs intérêts aussi bien individuels que collectifs, alors que l'
"on sait" ? On a le même sentiment qu'en lisant les livres de Denis Robert, au fond. Comment le système financier planétaire continue-t-il à tourner de la même façon alors que toute la lumière est faite sur le rôle joué par Clearstream et les autres chambres de compensation ? C'est cela, le côté décourageant, probablement, de ce type de démarche pour leurs auteurs : la réalité est là, et vous, lecteurs, qu'en faites-vous ? Oui, qu'en faisons-nous d'autre que de nouveaux produits culturels chassés des têtes de gondole par leurs concurrents en quête de gloriole médiatique ?... La sortie du livre fut accompagnée d'un véritable clip promotionnel (ah la la, vendue au marketing, pfff...) conçu par Alfonso Cuaron, le réalisateur (entre autres) du brillantissime
Les Fils de l'Homme, dans lequel on peut d'ailleurs retrouver quelques sombres échos du livre de Naomi Klein :