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Marie Desplechin - "Le journal d'Aurore"

La jeunesse
Posté par Sabine Verronneau le 2012-06-06



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« 13 février
Je me suis bien observée dans la glace. Jessica est belle. Sophie a un appareil dentaire. Je suis moche. Plus je me regarde, plus je suis moche. Et quand je souris, je suis pire. Je suis moche et tarte. Peut-être avec un bon gros voile noir de la tête aux pieds ? Mais si j'ai le voile noir, je risque de décrocher le mari barbu qui va avec. C'est trop triste d'être à la fois moche et mal habillée ET mariée à un type poilu et mal habillé. Je renonce.
Le mieux, dans ces cas-là, c'est d'accepter son destin.

Pour moi, ce sera Laide, Visible et Célibataire. »
 
Après avoir lu ces lignes, premièrement on rit, ensuite on continue de façon effrénée à lire les aventures de cette Aurore que l'on aime autant qu'on déteste. Car il faut reconnaître qu'elle est horripilante, qu'elle donne envie de lui coller une baffe de temps en temps, égoïste, narcissique, saoulante, désespérante. Mais en même temps, cette jeune fille là vient réveiller un petit coin de notre esprit atrophié par l'âge adulte, par l'obligation d'être raisonnable, conscient, lucide, sage, bref triste et gris. Aurore donne un coup de pied dans la fourmilière et insuffle des couleurs criardes, du mauvais goût, du « mal pensant », du politiquement incorrect, du « je me fous des autres » et elle nous aide à respirer !


Donc premièrement on rit, deuxièmement on respire. Troisièmement ? Troisièmement on est ému. Je ne connais pas d'âge aussi émouvant que l'adolescence malgré l'ingratitude, la souffrance, les autres, le dégout, l'envie de rien, le rougissement, la transpiration, la gestion de la pilosité... Dans tout ce flux d'émotions, de sensations, de trop plein ou de trop vide, il y a des constellations d'étoiles, des rêves impossibles, du désir, une vie qui se vit fort, trop fort parfois, en négatif ou en positif, c'est cette sensation là, et dans le cas présent le souvenir de cette sensation, qui fait mouche, séduit, émeut, rend sympathique la pire des humeurs de la demoiselle. Après avoir lu le journal d'Aurore, on se prend à avoir envie de sourire lorsqu'on croise un groupe d'adolescents, alors que la veille on les aurait juste regardés avec des yeux atterrés, par les filles qui gloussent, les garçons bêtes, la pseudo assurance, cette certitude qu'ils ont parfois d'avoir compris le monde comme il tourne, bien mieux que nous autres qui sommes des « schnocks. »

 
Aurore est une chieuse mais une chieuse avec du vide qu'elle ne sait pas remplir, nous découvrons avec elle comment faire avec ce vide, comment le remplir ou le transformer, ou bien tout simplement comment vivre avec, mais attention, avec flamboyance, fantaisie et humour. Cette héritière d'Agrippine, dans sa fainéantise, son manque de sens de l'altérité, ses crises, ses impressions sincères et paroxystiques d'être la personne la plus malheureuse du monde fait affleurer à la surface quelque chose de rare, presque imperceptible et ô combien précieux : une authenticité naissante, la personnalité en train de se construire, la pensée en mouvement, la vie en train d'éclore.

 
Il faut lire le Journal d'Aurore, l'offrir, le faire lire à vos neveux, nièces, enfants, petits enfants, papis, mamies, tout le monde car il pose un regard vrai, bienveillant mais sans naïveté sur une adolescence. La tante que je suis n'en est que plus reconnaissante et émerveillée par sa nièce de 14 ans, petite soeur d'Aurore qui permet d'enchanter le quotidien.

Paru aux éditions L'Ecole des Loisirs


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