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Eric-Emmanuel Schmitt - "Le sumo qui ne pouvait pas grossir"

France
Posté par Chloë Théault le 2009-12-28



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On m’en a dit le plus grand mal, de ce livre, lorsque j’ai mis la main dessus. S’il n’est certes pas merveilleusement bien écrit, je crois toutefois qu’il ne mérite pas la mauvaise presse qu’il a eue. Il me semble en effet qu’il faille le voir comme un conte, rien qu’un conte.

Le récit de Schmitt partage avec la forme du conte plusieurs aspects. Ainsi, la longueur – l’histoire tient en peu de pages. Le ramassement, non seulement d’écriture mais aussi temporel – la durée est annihilée. Les incohérences – ce n’est pas réaliste, cette histoire d’un jeune adolescent qui vend des imprimés au coin d’une rue de Tokyo et qui croise un homme qui lui dit voir un gros en lui, lui qui n’est pourtant que maigreur ; pas réaliste, la manière dont l’adolescent devient sumo, se perfectionne, remporte des combats, et par là trouve sa voie. Et, surtout, la présence – et c’est bien elle qui donne son poids au récit – d’une morale.

Une morale ? Plusieurs, en fait : ce n’est pas le but qui compte, mais le chemin ; l’important dans les épreuves est de savoir prendre de la hauteur, s’abstraire de soi, de ses émotions, pour gagner en sagesse ; etc.

« - Mon cher Jun, je ne souhaite pas que tu aies une meilleure ou une pire opinion de toi, je souhaite que tu cesses de ruminer sur toi. Que tu te délivres de toi. »

« - Tu agonises parce que tu as tout recouvert, tes émotions, tes problèmes, ton histoire. Tu ne sais pas qui tu es, donc tu ne construis pas à partir de toi. »

« - […] dans la compétition tu dois être là et pas là. Toi et pas toi. Tu dois te hisser au-dessus de toi et de ton adversaire pour englober la situation en ayant l’intuition de l’acte adéquat.
- Comment parvient-on à cela ?
- Par la méditation. En obtenant le vide en toi. […] Maintenant, tente de ne penser à rien.
- A rien ?
- A rien.
- Comme si j’étais mort ?
- Non, comme si tu étais une fleur ou un oiseau de printemps. Ne pense plus avec ta conscience personnelle, pense avec une autre conscience, celle du monde, pense tel l’arbre qui bourgeonne, telle la pluie qui tombe. »

« - Le but, ce n’est pas le bout du chemin, c’est le cheminement.
- Voilà. Je ne veux pas triompher, je veux vivre.
- Bien vu. La vie n’est ni un jeu ni un match, sinon il y aurait des gagnants. »

Autant d’idées qui peuvent paraître convenues, banales, mais c’est justement le rôle du conte que de véhiculer des leçons de vie. Prenons Peau d’Ane : on retrouve le même aspect irréaliste, le même ramassement temporel, et la même multiplicité de morales : il ne faut pas céder au désir de son père, il faut se délester de ses oripeaux pour trouver l’amour, etc.

Mais ce que je regrette, plus fondamentalement, dans le récit de Schmitt est son aspect didactique. Les morales sont trop discursives. Dites au lieu de n’être que suggérées, elles acquièrent un aspect factice. Factice aussi le choix de situer l’histoire au Japon. Si cela s’explique sans doute par la morale que véhicule le récit – il faut trouver le zen en soi, etc. – je trouve cela dommageable. La distance qu’a choisie Schmitt ne me semble pas être la bonne : ce n’était pas la distance géographique qu’il fallait choisir, mais la distance narrative. Le côté straight to the point du récit le dessert, alors que les leçons du conte auraient pu être dites simplement par la narration : était-il bien utile de tirer les conclusions, de donner les sous-titres de chacun des gestes et des choix des protagonistes ? Si le récit gagne en clarté, il perd en profondeur, il ne parle plus qu’à l’intellect alors qu’il aurait pu parler à l’imaginaire.

« En quoi consistaient ses courriers ?
Dans le premier, il y avait une feuille blanche. Je la retournai, l’approchai, l’éloignai, puis, en l’examinant à contre-jour, j’aperçus une tache ronde qui, attendrissant la trame du papier, ombrait sa couleur. Je reconnus une larme : maman avait pleuré à mon départ.
Dans le deuxième, manquait le papier. Au fond, coincé entre les plis, gisait seulement un morceau de laine jaune pâle, doux, un brin de mohair pelucheux, celui avec lequel elle tricotait les vêtements de mon enfance. Cela signifiait : je te serre contre moi.
Dans le troisième, il n’y avait rien. Je l’agitai plusieurs foi, souhaitant détecter un détail qui m’échappait. Enfin, en déchirant l’enveloppe, je repérai à l’intérieur du rabat des empreintes de rouge à lèvres qui chuchotaient : ‘Je t’embrasse’. »

Mais voilà : la forme du conte est-elle encore possible aujourd’hui ? Et comment écrire un conte pour adultes ?




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