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Jirô Taniguchi – "Sky Hawk"
La BD
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Même s’il ne doit pas exister un seul genre de récit qui n’ait jamais fait l’objet d’un manga (le manga ayant lui-même engendré bon nombre de nouveaux genres de bande dessinée), on a beau dire, un manga western, ça surprend toujours. Et quand Jirô Taniguchi est au scénario et au dessin, ce n’est plus de la surprise, plutôt de la stupéfaction. L’auteur du Journal de mon père, de Quartier lointain, d’Au temps de Botchan, de L’Homme qui marche ou du Gourmet solitaire, celui que, par une certaine paresse mais non sans un soupçon de pertinence, on a coutume de surnommer le Ozu du manga, dessinant cowboys et Indiens dans l’Ouest lointain ? Quelle mouche l’a-t-il piqué au début des années 2000 pour écrire ce livre ? Il y a que Taniguchi a beau être japonais (et incarner pour nous une certaine forme de quintessence de l’esprit de ce pays), il est comme nous : les westerns, il en a vus (et lus) plein et il aime ça. Et l’envie lui est tout naturellement un jour venue d’en écrire un. Mais à sa façon, en imaginant une fantaisie historique fondée sur des faits historiques. Puisque, en 1869, une quarantaine de membres du clan Aizu défaits dans la guerre du Boshin (guerre civile japonaise de 1868 à 1869) ont fui leur pays pour la toute neuve Amérique, Taniguchi imagine en particulier le destin de deux d’entre eux. Ex samouraïs émérites, Manzô Shiotsu et Hikosaburô Soma se retrouvent impliqués en plein cœur des sanglantes guerres indiennes des années 1871-1876. Plus précisément en intégrant une tribu sioux oglala, et pas n’importe laquelle, celle de Crazy Horse. Ils seront notamment ainsi partie prenante de la fameuse bataille de Little Big Horn, baroud d’honneur des nations indiennes qui causera la perte du fameux Général Custer. Un peu à la manière du Dustin Hoffman de Little Big Man, mais en y prenant une part beaucoup plus active. ![]() Car Taniguchi s’amuse à faire de ses deux samouraïs des guerriers quasi invincibles, initiant eux-mêmes leurs nouveaux frères sioux à tous les secrets du jiu-jitsu et autres arts du combat japonais ancestraux. Le point de vue d’un auteur japonais sur ces guerres indiennes est sans ambiguïté, on pourrait presque dire sans nuance si l’envie nous prenait de prendre fait et cause pour la politique d’extermination et de concentration des autorités américaines. La condamnation de ce qui a conduit à un véritable génocide est d’une grande violence et le dessin de Taniguchi prend des accents sanglants (membres tranchés, corps transpercés) qu’on ne lui connaissait absolument pas et qui constituent une énorme surprise pour les familiers du reste de son œuvre. Mais ce Taniguchi-là peine un peu à convaincre autant que l’autre. Pas seulement parce qu’il ne déroge jamais à sa dichotomie Bien (Sioux et Japonais) / Mal (Blancs et leurs "collabos" Crows), mais son récit, parfois un peu scolaire, pêche souvent par manque de subtilité et ne sait pas suffisamment exploiter certains personnages (la squaw Running Deer, sauvée au tout début du livre par nos deux héros). Peut-être inconsciemment, avec Shiotsu et Soma, Taniguchi reproduit le vieux schéma du couple homosexuel latent de nombreux westerns : la relation de Soma avec Running Deer reste apparemment platonique (alors que la squaw se meurt probablement d’amour et de reconnaissance pour lui) et nos deux samouraïs s’avouent au milieu du livre qu’ils ne pourraient pas vivre l’un sans l’autre. Ils ne vont pas néanmoins jusqu’à comparer la taille de leurs sabres respectifs comme Monty Clift et John Ireland comparaient celles de leurs pistolets dans La Rivière rouge… Surtout, le style graphique assez raide de Sky Hawk, qui sied à merveille aux récits intimistes de Taniguchi, est assez peu approprié à un récit d’action, auquel il n’apporte pas toute la fureur que l’on pouvait espérer. Reste un manga très élégant et instructif, apportant un contrepoint bienvenu à la mythologie du western forgée par Hollywood, qu’elle remet davantage en question que bien des westerns européens.
Commentaires
De : Jean-François Je partage ce point de vue, en tempérant toutefois la raideur du style graphique, qui il me semble convietn parfaitement à ce genre de récit en présentant les scènes de violence avec une certaine pudeur et moins d'effusion que d'autres styles beaucoup plus démonstratifs... De : Oradnis J'ai été littéralement séduite par cette approche poétique (typique de Taniguchi) qui permet d'appréhender le western et ses codes avec un oeil neuf... Je regrette néanmoins, moi aussi, la relégation au rang d'accessoire du personnage de running deer, qui aurait pu incarner une bonne part de la culture indienne de l'époque et se révéler une héroine ,ordinaire ou pas... Insérer un commentaire : |
