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Jean Améry – "Les naufragés"
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Hans Mayer alias Jean Améry, écrivain autrichien solitaire, éduqué catholique est rappelé à sa judaïté avec violence en 1933, fut torturé par la Gestapo avant d’être incarcéré à Auschwitz. De cette expérience, il adopte une logique de résistance qu’il appliquera jusqu’à son terme final en 1978, où il se suicidera dans sa chambre d’hôtel. En survivance pendant toutes ses années d’existence, il retranscrira au travers de son œuvre le mal-être d’une société meurtrie, dans la lignée des romans autrichiens du début du 20ème Siècle (Zweig, Musil).
Dans les naufragés, œuvre de jeunesse écrite en 1935, Améry se livre à une introspection morcelée qui interroge le sens des sentiments et leur poids face à l’histoire. Il insuffle une part de lui en chacun des protagonistes, personnalisant les réflexions, les rendant ainsi plus universelles : chômage, pauvreté, dépendance, amour… Autant de quotidiens qui se heurtent dans un contexte économique et politique à la dérive. Ce roman, aux dialogues intérieurs et aux silences pesés, voit l’Allemagne enfourcher les idéaux ariens et leurs relents xénophobes, l’arche Hitlérien provoquant un déluge de peur et d’insécurité, laissant derrière elle des naufragés marginaux, en attente de leur propre mort. Un journal initiatique pour Eugen Althager, écrivain juif trentenaire, ancien bourgeois déchu, vivant des subsides de sa compagne Agathe et de son plus vieil ami Heinrich Hessl. Un homme très proche de Jean Améry, qui supporta la vie plus qu’il ne voulu en être l’acteur :
(Eugen) « Pour ne plus penser à la possibilité d’un travail salarié, et pour pouvoir supporter de ne pas y songer, il invoquait de nouveau la pensée du suicide, horizon familier depuis sa tendre enfance. » p.198
Améry qui quelques années avant sa mort écrivit « Porter la main sur soi – Du suicide » (1976, traduction française chez Actes Sud en 1999). Dans cet essai, il affirme que tout être porte en soi sa propre contradiction : le non-être. Or, le suicidant attire violemment à lui ce non-être et devient ainsi «l’homme du non-sens». C’est cette non essence de vie, ou plutôt nos dualités intérieures, que le jeune Améry tente d’analyser et de retranscrire dans ce roman d’une incroyable clairvoyance.
Eugen, dont la vie se réduit à sa chambre de bonne, des vêtements élimés, des cafés miteux et les conversations polémiques avec son ami Heinrich, poursuit une existence attentiste, en observateur résigné… Seules les visites d’Agathe égayent son quotidien. Mais l’amour peut-il soutenir la violence du monde extérieur ? Améry interroge les possibilités de vie de ces êtres abîmés trop tôt. Eugen, égocentrique et presque trop souvent antipathique, conduira l’amoureuse Agathe à devenir une femme au service de l’argent, qui trouvera refuge dans la facilité et le confort, s’éloignant du même coup de l’amour et de la sincérité de sa jeunesse.
(Agathe) « Je ne dois pas avoir cet enfant. On ne peut pas mettre au monde un chômeur de plus. À moins de donner la vie à un révolutionnaire, un Eugen Althager au sang neuf ? Et mes seins qui pendraient ! Ça pourrait s’opérer. Mais ce serait contre-nature. Ah oui, pourquoi ? Pourquoi opérer serait-il contre-nature ? Quelle importance ; Je ne dois pas avoir cet enfant. J’ai besoin d’argent, d’argent, d’argent ! Argent ! » p.83
Argent. Le moteur de la machine à désir, qui frustre et annihile, détruit la volonté et les convictions. Bien qu’ancré dans une réalité historique particulière, l’auteur engage les mécanismes de cette époque dans une démarche plus générale : une misère sociale qui réduit les hommes à des peaux de chagrin sans âme…
« … Un manteau de fourrure, un bel astrakan. Achetez-le.
Le vieux prit le manteau, l’examina. Puis il sourit d’un air moqueur, bienveillant et terrible.
Rien dit-il.
Rien, répéta la peu jolie femme. Et ses yeux s’embuèrent de larmes.
Eugen s’approcha d’elle. Vous avez faim ? dit-il.
La femme rougit jusqu’aux oreilles et détourna son visage. Il vit alors qu’elle pleurait.
Était ce cela la réalité ? Cette vie de misère, ces émotions insoutenables, pareille angoisse et pareil espoir, étaient-ils réels ? » p.137
Bien que s’interrogeant sur des sujets graves, le livre d’Améry n’est nullement morbide, décrivant avec une incroyable acuité les sensations de ses protagonistes, provoquant un sentiment haletant pour le lecteur qui s’attachera progressivement à l’âpreté du jeune Eugen Althager, souhaitant connaître l’issue de ces naufragés si familiers.
"Les Naufragés", Editions Actes Sud, DL février 2010, 265 pages Retrouvez d'autres articles de cet auteur sur Le Singe Hurleur
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