
A l'occasion de la sortie du 5ème tome du « Retour à la terre » chez Dargaud, Culturopoing a eu la chance de rencontrer Manu Larcenet et Jean-Yves Ferri lors d'une rencontre au MK2 Quai de Loire où ils devaient présenter « Mystery Train » de Jim Jarmush.
Jean-Yves Ferri pose la première question de l'interview : Alors Manu, comment est née l'idée du « Retour à la terre » ? Manu Larcenet : L'idée du retour à la terre elle est née dans un esprit dérangé, quand j'ai déménagé de la banlieue parisienne à la province. Quand je suis arrivé j'ai branché mon fax, mon ordinateur et mon téléphone et j'ai envoyé immédiatement un fax à Ferri, je sais plus d'ailleurs quel en était la teneur... Jean-Yves Ferri : le fax comportait une trentaine de numéros où il restait joignable ! M.L : voilà c'était ça, j'avais peur que plus personne n'arrive à me joindre et de là Ferri a commencé à répondre par des petits strips me mettant en scène de manière assez ridicule comme il sait si bien le faire ! J-Y.F : et ironique. M.L : et ces strips là, la première fois qu'on les as vus, on s'est dit qu'on allait les faire chez les Rêveurs, dans ma boîte d'édition à moi. Et puis peu à peu on s'est dit que ce serait bien de les faire en couleur. J-Y.F: et puis comme c'était la maison d'édition de Manu, les Rêveurs, j'avais peur d'être mal payé (rires). Donc finalement on est passé chez Dargaud qui nous proposait un meilleur prix (rires) ! M.L: et de la couleur parce que c'est vrai que dès le début on s'est dit qu'en noir et blanc c'était peut-être pas très intéressant.
Et donc c'est comme ça qu'a commencé votre compagnonnage ou vous vous connaissiez avant ? M.L : On se connaissait depuis longtemps, on se connait depuis 1994 exactement. J-Y.F: depuis le CE2 ! M.L: depuis 1994 à Fluide Glacial.
Comment travaillez-vous ensemble ? Comment cela se passe ? J-Y.F : On ne s'embête pas en fait. M.L : On n'est pas du genre à s'embêter. J-Y.F: on s'embête pas, on est très discret, d'ailleurs quand je vais chez lui je descends à la cave (NB : c'est ce qu'il se passe dans le tome 5). En fait on est passé à l'ère internet donc on communique comme ça, par mail.
Donc vous vous envoyez chacun votre travail par mail ? M.L: en fait, on participe assez peu au travail de l'autre, c'est à dire que moi j'interviens pas du tout dans l'écriture et Jean-Yves intervient énormément dans ce que je fais ! J-Y.F: C'est à dire que je le critique, c'est constructif (rires). M.L : lui il travaille énormément en amont. J-Y.F : En fait quand je tiens un tiers du truc je lui balance des petits storyboards et après il dessine dans la foulée. M.L : Il faut dire qu'il m'envoie des dessins, il m'envoie pas des phrases écrites sous Word, c'est intéressant. C'est déjà découpé avec même des expressions. Et même desfois c'est tellement beau que j'ai du mal à ... J-Y.F : A retenir des larmes ! (rires) M.L : non j'ai du mal à égaler ce qu'il a fait en 3 traits. J-Y.F : C'est à dire que c'est du strip et le strip ça ne s'explique pas tellement par des longs discours. M.L: Ah c'est bien de dire ça, on devrait le dire plus souvent.
Ce sera gravé dans le marbre avec l'enregistrement... M.L : ah c'est un enregistreur au marbre ? (rires)
Vous travaillez sur plusieurs projets en même temps ou alors vous attendez d'avoir fini une chose avant d'en entamer une autre ? M.L : Maintenant j'arrive plus à faire deux choses en même temps, c'est fini, l'âge venant j'y arrive plus. Là j'étais sur un long truc et je me suis arrêté pour travailler uniquement sur le retour à la terre. J-Y.F : moi je me suis arrêté aussi. Quand il a fallu vraiment « livrer » quelque chose on a pris l'été dernier. M.L : Parce que sinon on mélange, c'est des univers assez différents ce qu'on fait à droite et à gauche. Moi j'ai du mal à mélanger les choses. J-Y.F: Sinon ça nous influence, ça déteint, une série déteint sur l'autre. M.L: C'est vrai que comme les projets se nourrissent les uns des autres desfois c'est dangereux de faire deux choses en même temps, tant en dessin qu'en écriture. Il faut se concentrer, c'est comme de la dentelle, il ne faut pas mélanger du point de croix sur un truc où il y aurait un point de carré, c'est le seul point que je connais ! (rires). Enfin maintenant j'essaie de vraiment séparer les projets. J-Y.F : Et le week-end on fait du point de croix !
Comment décririez-vous votre Mr Larssinet ? M.L : tu as dit un truc Jean-Yves très juste, c'est qu’il n’est jamais au bon endroit au bon moment. J-Y.F : oui, c'est un personnage qui a du mal avec le présent et la réalité. On ne sait pas trop ce qui le guide, on sait qu'il est parti de la ville mais on ne sait pas pour quel motif supérieur et on sent qu'il cherche quelque chose. A la fin du bouquin cette fois-ci il dit « les Ravenelles ne sont plus le petit paradis » donc il y a cette espèces de truc. Qu'en dis-tu Manu ? M.L : ça me paraît assez juste. Il est toujours avant l'évènement ou après l'évènement, il n’est jamais au bon endroit, il est toujours soit un peu en avance soit beaucoup en retard.
Mais en même temps l'humour vient de là, même si en même temps il y a quelque chose de touchant dans cette attitude. M.L : je suis en train de me dire que c'est le seul personnage paumé de toute la série en fait, tous les autres ils ont des places, ils font leur chemin. J-Y.F : oui, moi j'ai remarqué récemment que les personnages du Retour à la Terre se parlent mais ne se comprennent pas. M.L : ça c'est vrai et, et pour certains ils ne parlent pas, Mr Henri par exemple. J-Y.F : Mr Henri, c'est le cas typique qui pousse le système à l'extrême, lui on ne l'a jamais entendu. On sait qu'il parle mais on ne l'entend pas.
Et pourtant il a une vraie présence forte .... M.L : je suis en train de bosser sur les géants de l'île de Pâques et je trouve qu'il ressemble à un géant de l'île de Pâques : il est planté, il ne parle pas mais pourtant il a une vraie présence, il est là. J-Y.F : alors en même temps on comprend qu'il est un peu à côté de la plaque aussi, il utilise des pesticides, il vote pour le maire ripoux, tout ça. Mais finalement en BD c'est ça : c'est en prenant le contrepied que tout se révèle, peut-être que si je l'avais fait parler il n'aurait pas eu cette présence. M.L : D'ailleurs au début il y avait 1 ou 2 strips où il commençait à parler et tu étais revenu en arrière, tu les avais enlevés. J-Y.F : C'est vrai. Pourquoi il ne parle pas ? Voilà la question. Dans le premier strip où il est intervenu il n’avait rien à dire et puis comme souvent c'est empirique, je me suis dit qu'on allait continuer comme ça, ça typait le personnage. M.L : c'est vrai que comme c'est plein de personnages c'est bien qu'il y en ait un, un peu comme l'ermite, qui ait une particularité : c'est qu'il est là mais qu’il ne parle pas. J-Y.F : un peu comme la boulangère d'ailleurs qu'on ne voit pas mais qui a aussi une présence. Mais cette fois ci on aperçoit une représentation de ses jambes faite par Manu Larssinet. M.L: c'est marrant parce que la sexualité n'est pas tellement abordée, le seul côté un peu comme ça est invisible, c'est quelque chose qu'on a montré qu'à travers les yeux de Manu. J-Y.F : toi tu l'as montré dans la scène du casting de la nounou, il a montré dans le dessin que Manu Larssinet était troublé par la grosse dame, ça je lui avais pas dit de le faire, il a transposé sa propre libido (rires) M.L : exactement, j'aime bien les femmes un peu épaisses, et il faut qu'on en parle (rires). Et dans le même strip j'ai dessiné Francis Heaulme, Ferri me dit « dessine un truc genre Francis Heaulme » et moi je n’ai pas entendu le « genre », je me suis donc attaché à dessiner Francis Heaulme, c'est un micro gag pour nous. J-Y.F : en fait une des nounous qui se présente c'est Francis Heaulme, ça donne pas envie.
Et votre ermite ? Moi je l'aime beaucoup, c'est vraiment une ponctuation poétique ... J-Y.F : Oui il est beau ce personnage, d'ailleurs il n’est pas impossible qu'un jour où l'autre.... En tout cas moi j'ai envie de développer un petit épisode avec l'ermite. M.L : Voir même pourquoi pas un album. J-Y.F : Il est assez riche je pense, en même temps il ne faut peut-être pas trop révéler de choses à son sujet. M.L : en même temps ça peut rester quelque chose de très poétique, de l'ordre du fantasme, du rêve. J-Y.F : c’est un personnage qui donne toujours la direction, simplement. M.L : il est positif lui, contrairement à Manu qui vient toujours pour des prises de tête, lui il essaie de le remettre dans un chemin plus droit en lui donnant des conseils que Manu ne comprend pas forcément. J-Y.F : d'ailleurs il y a un mystère c'est que Manu, avec la psychologie qu'on lui connait, pourquoi est il aussi intéressé par l'ermite ? C’est malgré lui. M.L : tu as déjà lancé une piste avec le père, on a appris que le père de Manu il était parti. J-Y.F : Je crois en effet qu'il y a un truc. Et d'ailleurs j'avais un gag que je n’ai pas repris où il se demandait, à la faveur d'une remarque de l'ermite, si l'ermite n'était pas son père. Et si tu regardes bien il a le même nez. M.L: En même temps je fais toujours les mêmes nez ! Mme Mortemont pourrait être sa mère aussi (rires)
Justement Mme Mortemont, elle me fait penser à un mélange mi sorcière sympathique mi Carmen Cru, comment est-elle née ? M.L : par césarienne je crois ! J-Y.F : J'ai pensé à quelqu'un qui existe vraiment M.L : Dans tous les villages il y en a une J-Y.F : je ne voulais pas faire ressortir le côté sorcière mais le côté incompréhensible de ce personnage pour le citadin qu'est Manu. Pour lui c'est le personnage énigmatique, elle est très bonne, très sympathique mais rien ne passe entre eux. M.L : ils n'arrivent pas à se parler
Par rapport à la campagne, quel regard portez-vous sur la ruralité, si vous en avez un ? M.L : ah oui toi t'en as un. Moi je n’en ai strictement aucun. J-Y.F : moi je suis dedans donc je n’ai pas de regard extérieur là dessus. Moi la ruralité je la ressens quand je suis en ville. La ruralité c'est l'état normal de l'individu.
Et en même temps j'ai l'impression que vous jouez aussi avec le mythe du retour à la vie saine, à la campagne, qui est un discours assez consensuel, vous vous moquez de ça également. J-Y.F : oui c'est une tarte à la crème ce discours, il n'y a pas plus d'angélisme du côté rural qu'ailleurs. En fait faut pas chercher midi à 14 h, moi je suis un rural, Manu était un urbain et puis on confronte nos vues. M.L : En plus pour moi ça n'a pas grand sens, je ne suis pas rural moi je suis toujours un urbain, j'ai vécu là dedans 30 ans J-Y.F : Oui mais toi tu as des racines. Parce qu'il se trouve que ce gars là a des racines rurales, ce que j'ai découvert après. Par exemple ton goût pour les oiseaux, ce n’est pas un truc d'urbain ça. M.L : mais en même temps moi ma mentalité elle est urbaine, j'ai des réflexes d'urbain, simplement je vis ailleurs. C'est ce qui arrive à Manu d'ailleurs, il y a du mieux, du moins bien, mais globalement c'est la vie, qu'elle soit à la campagne ou ailleurs. J-Y.F : et puis d'ailleurs ça nous ramène un peu au ton du bouquin qui n’est pas humoristique au sens plein, s'il y a de l'humour c'est juste par petite touche, je le vois comme ça
Je vais changer un peu de registre, vous êtes là pour présenter un film « Mystery train » de Jim Jarmusch, est-ce que vous pouvez m'en dire un plus sur vos influences, vos goûts en matière de cinéma, les esthétiques qui vous touchent ? J-Y.F : Jarmusch moi j'avais apprécié des films comme « Down by law », « Stranger than paradise » et c'est Manu qui m'a dit qu'il fallait qu'on programme « Mystery train ». M.L : moi c'est les frères Coen, Terry Gilliam, Jarmusch. C'est un peu comme la bande dessinée, desfois on lit un album et on sait que cet album il est bien parce que la personne l'a fait d'un bout à l'autre, elle a fait l'écriture, le dessin, et tout ça. Personne d'autre n'aurait pu le faire. Et bien c'est pareil pour les films de Gilliam, des Coen ou de Jarmusch, il aurait pu filer le scénario à quelqu'un d’autre cela aurait été radicalement différent, ça aurait été sans doute raté, j'aime bien tout ce qui ne tient que par la personnalité du bonhomme. Et c'est un peu pareil pour les BD qu'on aime bien, ça aurait été filé à quelqu'un d'autre cela aurait été foiré.
Et c'est quoi les BD que vous aimez bien ? J-Y.F : Moi je suis amateur des classiques que tout le monde aime, qu'on a lu dans l'enfance, les Gaston, les Franquin, tout ça. Et après dans les nouveaux, il y a l'équipe Prudhomme, Rabaté, y a des gens comme Blain qu'on aime en tant que dessinateur. Moi je reste en fait assez gamin pour ça, j'aime tous les trucs un peu naïf, je reste fidèle aux Peanuts, aux Calvin et Hobbes. M.L : Moi il y a des univers qui me plaisent bien comme celui de F'murr par exemple. Il y a des grands anciens que j'aime bien comme F’murr et Fred. Et puis dans les nouveaux Prudhomme, Rabaté, Davodeau, tous ces gens là, il y a une vigueur que j'aime bien là dedans. J-Y.F : Mais c'est très rare de trouver des gens qui citent Fred. Des gens comme Fred concentrent beaucoup de talent, le scénario, le dessin, ce sont des personnalités et c'est ce qui est le plus rare. M.L : Et encore une fois, l'univers de Fred il n’y a que Fred qui peut le faire. On pourrait filer les mêmes histoires à quelqu'un d’autre pour qu'il les redessine il n’y aurait pas cette magie là, même si Fred n’est pas forcément le plus grand dessinateur du monde. C'est ça ce que j'aime. Pareil pour la musique, pareil pour tout ce qui touche à l'art, à la peinture, moi j'adore Cézanne, personne d'autre aurait pu faire ce qu'il a fait. J-Y.F : et en BD on peut citer plein de mecs brillants et qui concentrent en eux les 2 talents, la littérature et le dessin, c'est l'équilibre le plus difficile et le plus rare. M.L : et nous c'est ce qu'on préfère, mais dans tous les arts c'est pareil.
Et vous vous sentez appartenir à une famille ou est-ce que c'est un truc qui vous est complètement étranger ? M.L : Moi pas du tout, ma seule famille c'est Jean-Yves. J-Y.F : Ah tu m'émeus. M.L : non mais c'est vrai. Artistiquement j'ai des points communs avec d'autres mais en plus nous on est pote, et des potes j'en ai pas beaucoup. J-Y.F : Oui c'est ce qu'on dit toujours et c'est vrai, on n’a pas une relation professionnelle. M.L : et en même temps cette relation particulière est très atypique puisqu'on ne va pas les uns chez les autres bouffer, tout ça. On parle essentiellement d'art, d'oiseaux, de nature... J-Y.F : on pense par contre à la retraite faire des choses ensemble en autocar et tout (rires) M.L : moi je voudrais voir le Mont Saint Michel et la Mère Poulard ! (rires) J-Y.F : Toi c'est toujours les restos quand même ! M.L : Avec ma femme on s'est dit que quand j'aurai quelques mois d'affilé on ferait un voyage de restaurants. Et on a dit qu'on irait au Japon pour faire tous les restaurants contenus dans un livre de Tanigushi qui s'appelle « Le Gourmet solitaire ». On va essayer de faire ce voyage là.
Quels sont les projets à venir ou en cours pour tous les 2 ? J-Y.F : je vais dire les projets en cours de Manu (rires). Manu travaille sur un gros bouquin qui va s'appeler Blast, sous titré « La vie intemporelle d'un tueur fou ». M.L : Non le sous-titre c'est « La république mange misère ». J-Y.F : ah oui très beau titre ! Et moi je travaille sur un bouquin dont le titre provisoire est « Le point de vue de l'ours ». M.L : Ah c'est là dessus que t'es parti ? Je ne savais même pas, il y a deux semaines il m'a dit qu'il était sur autre chose. J-Y.F : non mais c'est celui qui pour l'instant l'emporte. Mais ça risque d'être autre chose dont je ne dis pas le titre parce que tout l'album est contenu dans le titre. M.L : c'est « je ne suis pas un ours en fait je suis une femme ». C'est pas con de raconter la chute dans le titre. J-Y.F : Comme ça t'as pas besoin de faire le bouquin ! (rires) Merci à Manu Larcenet et Jean-Yves Ferri pour leur sympathie. Merci également à Angèle Pacary des éditions Dargaud et Sophie de la librairie MK2 Quai de Loire pour avoir rendu l'interview possible. Vous pouvez retrouver l’actu de Manu Larcenet sur son blog www.manularcenet.com/blog