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François Bizot – "Le Portail" (2000)
France
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Fin juillet 2010 s’achevait à Phnom Penh le procès de Kang Kek Leu. Cet homme de 68 ans, plus connu sous le nom de guerre de Douch *, fut notamment le directeur du funestement célèbre camp S21 (immortalisé au cinéma par le documentaire de Rithy Panh, S21, la machine de mort khmère rouge) où l'on estime que 20 000 Cambodgiens ont été emprisonnés, interrogés, souvent torturés avant d’être exécutés (sur place, puis sur le "killing field" de Choeung Ek, lorsque la puanteur des cadavres devint trop insupportable) par les khmers rouges entre 1975 et 1979. Avant d’être l’un des plus sinistres tortionnaires de l’Angkar (du nom de l’organisation politique divinisée des KR), Douch fut un jeune révolutionnaire convaincu, responsable d’un camp de détention beaucoup plus modeste, au nord du Cambodge, dans la région de Siem Reap. C’est à ce titre que, dans le M13, il retint prisonnier pendant près de trois mois (fin 70-début 71) un jeune ethnologue français, éminent connaisseur de la culture khmère en général et des temples voisins d’Angkor en particulier. Un peu trop éminent aux yeux des dirigeants khmers rouges, pour qui François Bizot ne pouvait être qu’un agent de la CIA sous couverture et donc un valet de la dictature militaire de Lon Nol, mise en place avec l’actif soutien des Etats-Unis, contre laquelle les communistes cambodgiens venaient ouvertement d’entrer en guérilla sanglante. A l’inverse de ses supérieurs hiérarchiques (et dieu sait s’il était quelque peu suicidaire de défendre des positions différentes de celles de ses chefs au sein de l’Angkar), Douch eut rapidement les plus grands doutes sur la culpabilité de Bizot. Et c’est entièrement grâce à lui que ce dernier eut finalement la vie sauve et fit partie des rarissimes rescapés des champs de prisonniers khmers rouges… ![]() Kang Kek Leu (Douch) et François Bizot, aujourd'hui
Après l’arrestation de Douch en 1999, François Bizot éprouva la nécessité de raconter cette expérience de captivité (dans les conditions d’insalubrité et d’insécurité que l’on peut imaginer : la sentence mortelle pouvait frapper à tout moment) mais aussi et surtout la troublante relation s’étant nouée petit à petit entre son geôlier et lui. Le Portail offre ainsi un témoignage extrêmement précieux sur la complexité de l’âme humaine, sur ce qui peut ainsi en faire la dualité. Douch fut un bourreau, l’un des pires que l’Histoire ait jamais connu. Mais il fut aussi l’homme qui, en accord avec ses principes révolutionnaires (qu’il n’est pas exagéré d’assimiler à une foi quasi religieuse), prit d’énormes risques pour épargner la vie d’un innocent. A l’occasion du procès de Douch, auquel François Bizot témoigna évidemment, il fut reproché au Français d’adoucir le portrait du "monstre", comme il le fit dans Le Portail. A l’évidence, ce procès qui lui est fait n’est pas le bon. Bizot ne minimise ni ne relativise l’ampleur des crimes de Douch et n’est soupçonnable d’aucune sympathie khmère rouge. Il sait simplement faire la part des choses et surtout accepter l’idée que le Mal peut se tapir en chacun, se parant à l’occasion des "meilleures intentions". Façon de parler, concernant l’idéologie de l’Angkar, que Bizot a tout de suite perçue comme délirante, totalitaire, meurtrière et destructrice d’un pays qu’il aime passionnément. Douch faisait partie de ces hommes qui croyaient à l’idée d’une société communiste idéale, sans classes, sans dépendance à l’égard d’un impérialisme étranger, fondée sur de nouvelles valeurs intrinsèquement khmères. Il était parfaitement conscient que ce supposé "Paradis" nécessitait d’en passer par une phase "infernale", jonchée de cadavres. Vision évidemment folle, surtout rétrospectivement, mais que Douch parvient à questionner avec des comparaisons historiques qui peuvent troubler : "L’exploitation de l’homme par l’homme est la même partout ! (…) Elle est vieille comme le monde et déborde nos frontières. Je te trouve bien frileux pour un Français. N’as-tu pas fait toi-même la révolution et décapité des centaines et des centaines de têtes ? Veux-tu me dire quand le souvenir de ces suppliciés a empêché de glorifier dans vos livres les hommes qui fondèrent une nouvelle nation ce jour-là ? C’est comme pour les monuments d’Angkor, dont tout le monde admire l’architecture et la majesté… qui songe encore au prix qui fut payé, à la vie d’innombrables individus morts au cours d’incessantes corvées qui durèrent des siècles ? Peu importe l’ampleur du sacrifice ; ce qui compte, c’est la grandeur du but que l’on s’assigne." ![]() Le charnier de Choeung Ek, devenu mémorial du génocide
Sa captivité aux premières heures de la guerre civile ne constitue qu’une partie du livre passionnant de François Bizot. La seconde, qui lui donne son titre (puisqu’il s’agit du portail de l’ambassade de France à Phnom Penh) est forcément moins introspective et plus factuelle mais pas moins intéressante, qui documente de l’intérieur les quelques semaines d’enfermement de fait des 2 000 personnes environ ayant trouvé refuge en catastrophe dans l’enceinte de l’ambassade lors de la "libération" de la capitale par les khmers rouges. Là encore, grâce à ses talents de traducteur, Bizot fut aux premières loges, faisant le go-between incessant entre les autorités françaises et le commandement khmer rouge. Les KR ayant eu le plus grand mal à accepter la notion d’extra-territorialité du périmètre des ambassades, on peut facilement imaginer l’état de tension permanente ayant régné dans la colonie de "naufragés", où les Français avaient été rejoints par de nombreux autres ressortissants étrangers ainsi que par quelques centaines de Cambodgiens à juste titre terrorisés par le sort que leur réservaient les khmers rouges. Ce récit s’achève avec le départ du dernier convoi d’étrangers pour la Thaïlande et recèle plusieurs moments inoubliables, qui pourraient faire des scènes de film saisissantes. Tels ces quelques Français, "révolutionnaires" convaincus se réjouissant de la prise de pouvoir de leurs camarades khmers rouges, totalement inconscients de la nature du régime en train de se mettre en place. Ou Bizot tentant de récupérer ce qu’il était encore possible de sauver dans une ville presque totalement vidée de ses habitants, dans un état de chaos total, tel Charlton Heston arpentant les rues post-apocalyptiques de Los Angeles dans The Omega Man (Le Survivant)… ![]() Phnom Penh en 1979, au moment de sa libération par l'armée vietnamienne
Sur la folie sanguinaire s’étant emparée du paisible Cambodge pendant une dizaine d’années, Le Portail constitue l’un des plus précieux témoignages. Il nous permet notamment de mesurer à quel point, peut-être plus que tout autre et malgré l’absence du recours à la moindre technologie, le régime khmer rouge fut celui qui s’approcha le plus près de celui imaginé par George Orwell dans 1984, dans sa volonté farouche de rééduquer la population, dans son recours à un nouveau langage, dans sa suspicion a priori de la culpabilité d’autrui, dans son bannissement des sentiments et des émotions (les mariages étaient décidés par l’Angkar). On ne sait pas si François Bizot en est conscient (il n’y fait en tout cas nulle référence) mais ses échanges avec Douch rappellent plus d’une fois ceux entre Winston Smith et son bourreau O’Brien dans le chef d’œuvre d’Orwell… * Appelé aussi Ta Douch, "Ta" signifiant "grand-père" en khmer. Ici non en raison de son âge (il était très jeune au moment des faits) mais en marque de respect dû à son autorité. Un extrait du film de Rithy Panh, S21, la machine de mort khmère rouge, dont l’un des grands intérêts est de faire aussi témoigner d’anciens bourreaux : S21, la machine de mort Khmère rouge envoyé par editionsmontparnasse. - L'info internationale vidéo.
Commentaires
De : Elysia Le procès tant attendu de Douch a été si douloureux pour beaucoup, surtout sur cette fin à rebondissements indécents quoique prévisibles. Comment aurait-il pu en être autrement? Il y en a tant qui ne s'en sont pas remis de cette folie destructrice comme des autres embrasements de l'Asie du Sud-Est , du Vietnam en passant par la Corée. Laissant des traces indélébiles ô combien latentes sur bon nombre d'exilés y compris au sein des nouvelles générations à l'héritage pesant. Pourtant comme tu le dis si justement, dans l'obscurité de l'enfer il y a aussi parfois des étincelles de lumière inattendue. Où l'on voit que l'anti-manichéisme est nécessaire au jugement impartial, même si parfois çà pourrait franchement pousser à la déraison. ô que je n'aimerais pas être juge. A ce titre et pour tant d'autres raisons, le livre que tu proposes est essentiel. Je ne connaissais pas François Bizot mais au vu du prix, il n'y a pas à sourciller. Chapeau pour cet article, Cyril! De : mathieu J'ai plongé dans l'histoire du "Portail" et fut submergé par l'émotion , je ne connaissait pas l'histoire de cette guerre . Je n'ai que 25ans et suis révolté en pensant que l'on ne nous apprenne pas cette partie là de l'histoire , de ces héros tels que Bizot et ses co détenus . Merci Monsieur pour ce livre poignant , je ne l'oublierai jamais . De : dermydechamp@yahhoo.fr Bonjour, je cherche à joindre Mr F. Bizot, Ma cousine Laotienne a perdu tous les n° de Tel Merci Insérer un commentaire : |
