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Eric Holstein - "D'or et d'émeraude"
France
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Après un premier roman vampirique de facture plus classique et moins ambitieuse, Eric Holstein nous livre avec D'or et d'émeraude une belle et dense réflexion sur la façon dont le temps tord, efface avec la lente efficacité de l'entropie, aplanit, les petites histoires des hommes, pour en faire l'Histoire avec sa majuscule ; l'Histoire arrêtée, figée, unique, linéaire, logique. Au bout de ce processus, que reste-t-il de moi, des valeurs que j'ai incarnées, comment perpétuer une tradition, une identité ? Ces questions prennent corps dans l'histoire de la Colombie, visitée par Simon Achard, jeune homme français adopté, venu découvrir la terre qui l'a vu naître. Simon, tendu par sa quête identitaire, regarde son pays avec une acuité particulière : un monde violent, écrasé par la culture hispanique dénigrant les minorités de natifs indiens, visant les idéaux occidentaux au terme d'une acculturation bien tassée. De rares vestiges de la culture muisca, un mythe, une malédiction, quelques personnages étranges comme Beniño, jardinier taciturne de l'ancien orphelinat de Simon. Peu de points d'accroche dans ce monde en peine, sinon encore quelques rêves évoquant la légende de Bochica, dieu des muiscas chargé de les rassembler et de stopper leurs travers d'humains. Ces quelques éléments, bribes de l'ancienne civilisation indienne, suffisent pourtant à nourrir l'esprit de Simon qui, ayant retrouvé son père, accepte bon gré mal gré de le suivre pour une soirée rituelle à laquelle il est présenté comme l'élu. La plongée dans la lagune couleur d'émeraude à la recherche du bâton mythique de Bochica est le lieu étrange du fantastique où le monde bascule. Voici que Simon est projeté quatre cent ans en arrière. L'occasion de faire basculer un roman proche du récit personnel, à un roman faisant de son sujet la construction et la perpétuation d'une civilisation. Ce changement d'échelle conséquent du changement temporel s'articule sans heurt à la fin de cette première partie "personnelle" tant celle-ci, finement, avec densité, dresse le portrait de ce monde actuel en dérilection que Simon aura à charge de transformer. L'arrivée dans le passé, à l'époque de la colonisation espagnole, se fait également en douceur, car nous suivons le général Quesada et son armée s'enfonçant dans les rudes végétations de l'Amérique du Sud à la rencontre de Simon changé en Sugansua, incarnation du dieu Bochica. Cette partie est même la plus passionnante. Pour la richesse de sa reconstitution, son vocabulaire, sa densité, son rythme ample, la sensation d'arriver peu à peu vers quelque chose qui se raccrochera progressivement au futur précédent. Ce Sugansua pétri des techniques et des idées révolutionnaires/issues du futur, est à même de désamorcer l'irruption espagnole et d'engager à ce nouveau futur qui constitue la partie trois. Là encore, entre ces deux parties éloignées de quatre cent ans, point de liens triviaux. Pas de principe clairement énoncés et retrouvés oui/non dans le futur. Cette dernière partie, qui donne son corps au livre en résolvant le déséquilibre du passage dans le passé, fait émerger véritablement, dans la confrontation au présent initial "réel" et au projet de civilisation de Simon/Sugansua, le questionnement de ce dernier quant aux effets de ses choix de "leader politique", sa solitude, le déterminisme imposé non par l'Histoire mais à l'Histoire, la lutte contre cette lente entropie de l'identité (ces racines qui s'éloignent). Il n'existe point de lauriers sur lesquels se reposer. Car l'Histoire lisse contemplée du présent est le fruit d'une somme d'actions menées par des hommes. Eric Holstein crée quelques figures politiques emblématiques, et place D'or et d'émeraude sous l'influence de Simon Bolivar, qui paraît alors prophétique dans ses réflexions sur la dynamique des civilisations. D'or et d'émeraude, au-delà du roman historique ou de l'uchronie, apparaît en filigrane comme un manifeste pour l'actualisation permanente des racines de la culture, plus profondes que de simples postures identitaires. Le questionnement sur l'héritage (dans les deux sens du temps) exprimé dans la "boucle" présent-passé-présent fonde la prise de distance nécessaire pour évaluer ce qui doit être conservé et ce qui doit évoluer. C'est un questionnement également sur la lutte contre la pesanteur de l'Histoire, la valeur des choix, la force des convictions. Un questionnement sur la position de l'homme dans la société, comment elle le restreint ou lui permet d'agir, comment elle l'isole ou l'étreint. Une uchronie teintée d'utopie à l'esprit révolutionnaire qui a la beauté d'une certaine nostalgie en même temps que d'une crainte pour l'avenir. retrouvez l'univers du livre sur son site D'or et d'émeraude, de Eric Holstein paru aux Editions Mnémos, collection Dédales Retrouvez d'autres articles sur Eric Holstein : Entretien avec Eric Holstein
Commentaires
De : Eric H. Merci de cette excellente chronique. Ce qui est frappant, c'est que tu as lu le livre en "macro", alors que je l'ai écrit en "micro". Du coup, tu mets des mots sur des idées que j'ai effectivement travaillées, mais sans les formaliser. En tout cas, très chouette papier. Merci du temps que tu y as passé et du soin que tu y as mis. E.H De : gw merci pour ton retour ! effectivement, j'aime bien penser le macro, sentir son émergence à partir du micro, et déceler les idées, les tensions qui font le livre, meilleurs voeux pour ton livre :) gw De : Caracole Rien sur le fait qu'il s'agit d'un livre mal écrit ? Insérer un commentaire : |
