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Entretien avec Lorenzo Mattotti autour d’"Hänsel et Gretel" et du "Corbeau"

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Posté par Emily Relingher le 2009-12-28



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Lorenzo Mattotti est une star discrète. Son ouvrage illustrant Hänsel et Gretel à l’encre de Chine sort chez Gallimard Jeunesse, en même temps que Le Corbeau, un livre en collaboration avec Lou Reed, édité aux éditions du Seuil, ainsi qu’une exposition d’une partie des dessins originaux à la galerie Martel. Rencontre avec un auteur culte de bande dessinée underground, devenu illustre illustrateur international aux goûts éclectiques…


Comment en êtes-vous venu à illustrer Hänsel et Gretel ?


C’était une commande pour le New Yorker qui avait organisé une expo à côté du Metropolitan Theatre parce qu’il y avait un opéra qui s’y jouait, qui date du XVIIIème siècle.
A l’origine, ça n’était pas fait pour les enfants. Je me suis senti libre de faire ce que je voulais. Je n’avais pas les contraintes d’un illustrateur pour la jeunesse, qui doit s’adresser à un public jeune. Pour moi, c’était une fable terrorisante. J’ai toujours détesté la sorcière. La maison en pain d’épices ne m’a jamais intéressé. Le travail que j’avais fait avant était sur les forêts, le paysage, une recherche sur l’espace, le noir et blanc, le pinceau. Les deux projets se sont croisés. C’est sorti de façon naturelle et rapide, avec une puissance incroyable. Je me suis vraiment amusé.

Le travail de perspective est fascinant. La construction, la profondeur, les rapports entre les volumes avec ce medium complexe qu’est l’encre de Chine, qui ne laisse pas place à l’erreur. On ne rectifie pas un trait à l’encre de Chine. C’est un jet qu’on ne peut pas retoucher…

Non, non, effectivement, c’est un travail direct. J’ai travaillé sur des toiles d’un mètre de haut. Mais ça vient de loin. Avant, il y avait eu tout ce travail sur les forêts. Ça m’a pas mal aidé. Et puis ça m’a donné le grand plaisir de faire de grandes images de narration. Quand j’ai exposé les originaux en galerie, les visiteurs étaient aspirés par l’histoire que racontaient les toiles. Il y a plusieurs personnes qui m’ont dit qu’ils avaient envie de rentrer dedans et ça, c’est extraordinaire.

Oui, on est happé par la force des images, c’est un livre très radical. On ne saurait pas où le classer.

Oui, j’étais étonné parce qu’en fait, ça a donné un livre très extrême. Mais c’est justement ce qui fascine les gens. Je suis d’accord avec l’idée qu’il y ait des livres pour les enfants, pour qu’ils apprennent des choses. Il y a tout un langage. Le langage des livres pour la jeunesse est très riche, surtout dans l’édition française. Mais c’est comme si on avait peur de la peur. Alors que ce sont des choses qui font partie de notre vie. Les enfants adorent avoir peur. En sécurité. Parce que c’est une étape d’apprentissage. Mais on ne peut pas raconter la peur sans faire peur. C’est totalement contradictoire. On ne peut pas raconter les mystères du noir, par exemple, sans les montrer. Sinon, on ne raconte rien. Je crois que ce livre-là est très direct. Peut-être que les enfants le regarderont par petits morceaux, à la dérobée.

On a effectivement le sentiment que votre illustration d’Hänsel et Gretel rend justice à la réelle nature du conte qui est l’horreur, la peur.

Je crois qu’à l’origine, ce conte est destiné aux adultes. Un copain m’avait raconté que c’était une sorte d’histoire pédagogique pour les parents, pour qu’ils arrêtent d’abandonner leurs enfants. Parce qu’à l’époque, on les abandonnait facilement, quand on était trop pauvre par exemple. Je crois même qu’on les mangeait en période de famine. Le mythe de l’ogre doit venir de là…

"Hänsel et Gretel"

Ça vous intéresserait d’illustrer d’autres contes pour enfants, dans la même veine, un peu sombre ? Comme Barbe-Bleue par exemple ?

Mais je l’ai illustré ! Par contre il me semble que ça n’est pas sorti en France. C’était une transposition de Barbe-Bleue à Venise. Et la fin n’était pas la même.
J’ai aussi fait un Pinocchio qui a touché beaucoup de monde. Il y a d’ailleurs un projet d’adaptation en animation sur lequel je travaille en ce moment. On l’a réédité en un gros pavé dans lequel j’ai mis dedans beaucoup de choses : les études pour le film d’animation, le travail du premier livre, des croquis, des dessins, etc. C’est une sorte de laboratoire sur Pinocchio, avec beaucoup d’études. Le livre illustré s’ouvre sur différents styles, différentes techniques. C’est un mélange de plein de choses, ce n’est pas un livre classique d’illustrations.

Finalement, entre Barbe-Bleue, Pinocchio, Hänsel et Gretel, Alice Brum Brum, librement inspiré d’Alice au pays des merveilles, vous avez beaucoup travaillé sur les contes pour enfants.

Oui, finalement, quand j’y repense, ça m’a bien plu. D’ailleurs, j’aimerais bien reprendre le Barbe-Bleue, et retravailler Alice, vous me donnez des idées, là…

Le texte de la nouvelle Le Corbeau, d’Edgar Allan Poe, est très bref, c’est à peine une nouvelle. Comment avez-vous procédé pour arriver au livre ?

En fait, Lou Reed a mélangé beaucoup de choses, il a utilisé des textes personnels, créé des personnages. C’est plutôt un monologue intérieur avec plusieurs voix. Il y a un peu de tout. Le titre Le Corbeau est un choix, mais le contenu ne se résume pas à la nouvelle. D’ailleurs, Lou Reed a créé une sorte de comédie musicale, un opéra rock, autour de la thématique. Donc, il y a mis sa propre création. Quand l’éditeur français a voulu éditer les textes, il a voulu en faire un livre illustré. Alors, Lou Reed m’a contacté. Il avait vu mon livre sur Jekyll & Hyde, et c’est comme ça qu’on a commencé à collaborer.

Comment avez-vous collaboré ? Vous avez fait des va-et-vient, échangé des textes et des images par e-mail ?


Oui. Ce qui était bien, c’est que j’ai eu la possibilité de sortir des choses très sombres, très inquiétantes. Et en fait, ça a été une rencontre complémentaire. Pas uniquement pour illustrer le texte. Une rencontre de deux personnalités.

"Le Corbeau" ("The Raven")

Vous avez un univers assez inquiet. Toutes les thématiques qu’on a citées travaillent l’angoisse.

Oui, oui, il y a de ça, évidemment. Mais qui n’est pas angoissé ? Moi, peut-être que j’ai la discipline de faire sortir cette angoisse, ces peurs, comme un matériau qu’on travaille. C’est un exercice. Beaucoup de gens ne le font pas. Après, ça fait des nœuds à l’intérieur. Je crois que le dessin, l’image, l’art en général, doivent faire sortir ces peurs pour en faire quelque chose. Ça fait partie de notre travail.

C’est une forme de catharsis ?
Oui, voilà. Dans mes histoires, il y a toujours quand même l’idée d’un changement, d’une évolution. C’est un voyage initiatique. Au cours de ces changements, il y a nécessairement des moments de crise où l’on se perd, des moments sombres. Mais on finit toujours par trouver quelque chose et s’en sortir transformé

Ce qui fait qu’on ne s’est pas fait peur pour rien…

Exactement !


Le site de Lorenzo Mattotti.
Celui de la galerie Martel.

Signalons également que Mattotti est le réalisateur d’un des segments de l’excellent film d’animation Peur(s) du noir, dont nous avons déjà eu l’occasion de dire le plus grand bien.




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