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Elia Kazan - "Le plaisir de mettre en scène"
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Démiurge de la direction d’acteurs et artisan forcené, Elia Kazan, personnalité charismatique et ambiguë construite en partie autour du mythe de l’immigré américain triomphant, de Marlon Brando, et du maccarthysme. Souvent décrié pour son attitude et ses prises de positions politiques, tout le monde reconnaît aujourd’hui son importance dans l’histoire du cinéma américain, lui qui lui a donné sa vie et son audace pour créer une œuvre sulfureuse et engagée, lui qui fut l’un des seuls à résister face aux producteurs voraces d’Hollywood, et qui imposa ses choix, redonnant au réalisateur son caractère de créateur.
Exigeant envers lui-même comme avec les autres, il adopte un regard critique sur son travail. A chaque mise en scène, à chaque film, Kazan s’interroge. Il collecte ses réflexions dans des carnets, sorte de psychanalyse sans concession, où il décrit avec une incroyable précision et un recul étonnant les directions à prendre. Au cœur de son travail : du vécu à transformer sur scène. S’inspirant de la méthode du russe Stanislavski, il crée en 1948 l’Actor Studio (avec certains des membres du Group Theater, dont Clifford Odets). Homme fidèle à ses acteurs, il contribuera à leur succès, et magnifiera Brando, De Niro ou encore Géraldine Page et Caroll Backer, grâce à des conseils judicieux et une force de persuasion respectueuse et attentive :
(Remarque : Kazan, dans ses notes, s’adresse à lui à la seconde personne. L’extrait suivant est issu de ses réflexions sur la pièce Quiet City de 1938)
« Tu n’as pas vraiment, réellement et LITTERALEMENT accompli ce que tu avais décidé de faire. N’oublie jamais de t’orienter à partir de ton intention d’origine.
Parfois, l’improvisation est une fin en soi. Tu n’as pas vraiment, pleinement et complètement décrit aux acteurs et personnages qu’ils devaient jouer ; pas uniquement en terme d’essence et de ligne directrice, mais surtout vis-à-vis de certains éléments évidents ou éternels : IMAGE, COMPORTEMENT, TYPE. Il est indispensable de le faire car sinon le risque est de se retrouver piégé par des subtilités qui sont sans rapport avec la base solide et fondamentale de chaque personnage. »
p.13
A l’aune de ses soixante-dix neuf ans, il commence à rassembler ses notes autour de ce travail complet de metteur en scène de cinéma et de théâtre. Il rédige également un texte en forme d’auto - confession honnête et intelligente, donnant des clefs précieuses pour la compréhension globale de ce métier.
Les extraits de carnets choisis et compilés par Robert Cornfield se mélangent aux articles et conférences déjà publiées, comme le souhaitait Kazan, et forment un patchwork éclairé en donnant plus à voir sur lui, son entourage et les anecdotes de tournage. Son leitmotiv : Le réalisateur est responsable de tout. Il doit tout connaître, tout faire, et assumer seul toutes les erreurs. En conséquence de quoi, le réalisateur est également le seul à pouvoir s’imposer face aux contraintes de l’argent. Et doit disposer pour cela d’une énergie inépuisable. Un métier qui nécessite donc la fougue de la jeunesse. Le texte se termine par la touchante conclusion de la mort de ce réalisateur :
« Que s’est-il passé ? « Il a lâché », disent les gens. Mais quoi ? L’énergie ? Un mot très simple pour un phénomène complexe. Mais pensez à l’artiste jeune, il se lève le matin en bandant, méchant comme une teigne, prêt à déchiqueter le monde. A soixante-cinq ans, il se réveille détendu, tiède, pensif aussi bien que sage –ce qui veut souvent dire plus docile, agréable, de meilleure humeur – comme s’il avait pris goût à rester au lit. Il est rare qu’il n’en demande plus à la vie et il ne sait pas ce que ce plus pourrait être. Il ne désire pas ce qui est unique ou extraordinaire et c’est souvent parce que cela impliquerait plus d’énergie et d’ardeur qu’il n’en a.
Il souhaite rester calme qu’elles que soient les circonstances. Du coup, la perspective d’avoir affaire à une actrice difficile et caractérielle, dont il pense qu’elle est la seule à pouvoir rendre le scénario vivant, semble soudaine plus qu’il ne peut en supporter. Il n’a pas la patience – ou l’énergie – pour faire avec. « Je suis trop vieux pour cette pagaille ». »
p.313
Mais Kazan, même vieux, refuse de lâcher prise, et continue d’écrire et de réfléchir.
« Qu’est ce qui me pousse à le faire ? C’est pour sauver ma vie. C’est la façon la plus simple de le dire. Que suis-je quand je ne suis pas un artiste d’une façon ou d’une autre, et surtout quand je ne mets pas en scène ? »
p.312
Un aveu qui permet de comprendre un peu mieux cet acharnement dont il fit preuve toute sa vie, et qui lui valu des prises de positions antagonistes et décriées, passant de « canardeur prolétaire » à dénonciateur éhonté de certains des meilleurs artisans du cinéma de l’époque (Kazan, déçu par les applications du régime communiste, était devenu un anti communiste aveugle).
Conservateur sur certains points, il a pourtant donné beaucoup aux réformistes. Cette « énergie du diable » selon Miller, il l’a transformée pour donner des pièces innovantes, où l’homosexualité magnifiée triomphait, permettant aux textes de Miller et Tennessee Williams de trouver une interprétation sensible. La correspondance de Miller et Kazan au sujet de la pièce « La chatte sur un toit brûlant » est assez emblématique du caractère dirigiste (mais toujours largement argumenté) de Kazan.
Ce livre dont les commentaires de Cornfield sont tout aussi utiles et intéressants que les préfaces de Michel Ciment, John Lahr et Martin Scorsese, s’adresse à la fois aux passionnés de théâtre et de cinéma qu’aux professionnels et aux amateurs de rêves américains.
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